Atelier 4 est un roman très engagé, peut-être le plus personnel d’Hélène Gestern. Il est un roman à suspense, à la fois social et intime, qui donne la parole aux victimes invisibilisées de la souffrance au travail et aux lanceurs d’alerte bâillonnés par les puissants.

Hélène Gestern aime les enquêtes et elle le prouve encore une fois. Mais ici, il ne sera pas question de passé ou de retour aux sources, comme dans ses livres précédents, toujours très passionnants, que ce soit 555, Cézembre, L’odeur de la forêt ou Eux sur la photo. Atelier 4 traite d’un sujet très contemporain : la souffrance au travail qui entraîne le burn out et le courage qu’il faut aux lanceurs d’alerte pour aller au bout de leur démarche.
Hélène Gestern n’a certainement pas choisi au hasard le prénom de son héroïne, Irène Dobrynine. Le prénom nous rappelle forcément Irène Frachon, la lanceuse d’alerte du scandale du Mediator.
Irène Dobrynine est une médecin généraliste trentenaire. Lorsque deux policiers viennent lui apprendre le décès de sa jeune sœur Natacha, chimiste dans une usine de papier écocertifié, elle reste en état de sidération. Natacha se serait introduite de nuit dans un atelier auquel elle n’avait normalement pas accès. Elle a fait une chute mortelle de huit mètres, se fracassant le visage sur une cuve. Irène réfute l’idée du suicide. Elle était fatiguée, certes. Épuisée, même. Sûrement un peu sous pression entre le travail, les astreintes, deux jeunes enfants à s’occuper et un mari pas très aidant. Mais de là à mettre fin à ses jours, c’est inimaginable.
Irène est cartésienne, elle veut comprendre. Elle veut pouvoir donner un sens à la mort de sa sœur adorée. Elle commence à gratter, fouiller, questionner. Elle fait le siège du bureau du procureur et de ceux des collègues de sa sœur. Elle se rend compte que Natacha lui a caché un épuisement constant, une prise de médicaments, et surtout une très forte pression exercée par ses employeurs.
Son beau-frère, financièrement aux abois, a accepté une indemnisation de l’usine en contrepartie de l’abandon de poursuites. Mais Irène refuse de baisser les bras. Son enquête devient obsession, elle n’abandonnera pas. Si elle se heurte à un mur de silence de la part des dirigeants de l’entreprise, certaines personnes acceptent de lui parler.
Sensibilisée par l’histoire de sa sœur, lors de ses consultations, Irène prend peu à peu conscience de la souffrance au travail qui devient monnaie courante. Là où avant, elle se contentait de prescrire médicaments et arrêts de travail, désormais, elle écoute, elle prend le temps.
Hélène Gestern émaille son intrigue de témoignages de patients d’Irène qui racontent leur mal-être, leur corps et leur esprit qui souffrent sous la pression, leur corps qui un matin refuse d’obéir. C’est cet enseignant-chercheur (comme Hélène Gestern) qui fond en larmes devant sa boîte mail saturée de demandes contradictoires. C’est cette caissière qui souffre de troubles musculosquelettiques à force de répéter les mêmes gestes mais qui tient malgré la douleur dans l’espoir de voir son fils embauché à son tour. C’est cet agriculteur atteint de la maladie de Parkinson après des années d’utilisation de produits nocifs.
« J’écoute leurs récits, dont les étapes et les détails sont tellement différents et en même temps tellement semblables, frappée de voir à quel point gagner sa vie, dans un nombre incalculable de cas, est redevenu une souffrance, indépendamment du métier qu’on exerce ou du salaire qu’on touche. »
Alors Irène s’entête, cherche et finit par trouver pourquoi Natacha se trouvait dans cet atelier 4 le soir de la cérémonie d’ouverture des JO de Paris, pour quelle raison elle s’était portée volontaire à cette astreinte lors de cette soirée de liesse nationale…
Soulignons les mots précis qui frappent juste, la qualité d’écriture et celle de l’intrigue qui rendent un sujet qui peut paraître aride totalement passionnant.
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Caroline Martin
