Pas forcément les « meilleurs » disques des années 80, mais ceux qui nous ont accompagnés, que nous avons aimés : aujourd’hui, Learning to Crawl des Pretenders, l’album sur lequel Chrissie Hynde se met à nu après une série de deuils, mais aussi un disque avec des titres imparables qui ont magnifiquement résisté au passage du temps.

Ce n’était pas trop la fête au début des années 80 pour les fans du rock à guitare. Les charts étaient trustés par une nouvelle génération de musiciens adeptes des synthés, avec leur lot de nouvelles stars comme Kajagoogoo et leur Too Shy, ou la tête de la bande Depeche Mode, qui, avec Just Can’t Get Enough, avait sorti le manifeste de l’époque. Même les valeurs sûres présumées du Rock étaient aux abonnés absents, les Stones avec l’abominable Undercover, ou les Kinks avec un Come Dancing pas plus glorieux. Cette décennie qui avait démarré avec l’assassinat de John Lennon partait donc sur des bases compliquées. Parmi les lueurs d’espoir pourtant, les Pretenders s’étaient rapidement fait un nom avec leurs deux premiers albums, sortis en 1979 et 1981. La formule était imparable : un son punk, un guitariste virtuose, des compositions bien tranchantes qui leur garantissent la crédibilité rock (Precious, The Phone Call), et des singles imparables plus subtils permettant de passer à la radio et d’obtenir des hits massifs, comme le phénoménal Brass In Pocket. Et surtout, l’atout phare, une chanteuse sidérante, à la voix à la fois dure et d’une douceur infinie, d’une sensualité totale. Chrissie Hynde est américaine, née en 1951 à Akron, Ohio, et s’est enfuie par ennui à Londres en 1973, y rencontrant les futurs Sex Pistols, Damned ou Clash, travaillant dans la boutique de Vivianne Westwood et Malcolm Mc Laren, et sortant avec Nick Kent. On ne peut que conseiller, à ceux que cette période intéresse, la série TV Pistol, qui, bien que naturellement romancée, raconte cette ascension et témoigne surtout de l’effervescence de l’époque. Elle est de plus réalisée par un Danny Boyle qu’on a rarement connu aussi sobre.
Après la sortie de Pretenders II, tout semble aller pour le mieux pour le groupe : un producteur efficace (Chris Thomas), un nouveau tube fantastique écrit par le mari de l’époque de Chrissie et son idole de jeunesse Ray Davies (I Go To Sleep), un groupe incendiaire, et une bonne partie de la scène rock à leurs pieds, Nick Lowe notamment. La tragédie n’était pourtant pas loin, et va frapper le groupe durement.
Après l’ami Chris Sparrow mort en 1980, deux autres décès endeuillent rapidement un groupe que le succès foudroyant soumet en outre à de fortes pressions. Pete Farndon, le bassiste et ex-conjoint de Chrissie Hynde, accro notoire à l’héroïne, est renvoyé en juin 1982, son comportement erratique n’étant plus gérable. Deux jours après ce renvoi, le guitariste James Honeyman-Scott, pilier du groupe, décède dans son sommeil après avoir avalé un cocktail fatal. Farndon suivra le même chemin moins d’un an plus tard, retrouvé mort dans sa baignoire pour les mêmes raisons. Le décès d’Honeyman-Scott est un terrible coup dur pour le groupe. En grande partie responsable du côté mélodique du groupe et du son en général, sa perte crée un vide que ne combleront aucun de ses remplaçants, même Robbie McIntosh qui jouera sur Learning To Crawl. C’est la fin de la première période des Pretenders, et Chrissie termine son autobiographie Reckless par ces décès, comme si c’était la fin de l’aventure. La suite ? Elle le dit elle-même en tête du dernier chapitre : « And so I continued, I kept the band going, loosely speaking » (Et donc j’ai continué, j’ai fait vivre le groupe, en gros)…
Seulement, avant d’en arriver à ce train-train, qui donnera malgré tout des albums plus qu’honnêtes, il lui en restait un fantastique en elle, et il sort le 21 janvier 1984. Intitulé Learning to Crawl (« Apprendre à ramper », titre très évocateur), et il est encore produit par le cinquième Pretenders, Chris Thomas. Il intrigue immédiatement par sa pochette : le batteur Martin Chambers et Chrissie Hynde sont les deux seuls membres originaux et les seuls à nous regarder dans les yeux, les deux nouveaux, Malcolm Foster et Robbie Macintosh regardant un horizon que nous ne pouvons qu’imaginer. C’est la dernière pochette présentant les Pretenders comme un groupe, avant Hate for Sale en 2020. Les trois albums suivants, Get Close, Packed et Last of the Independants pour ne citer qu’eux, ne mettront en avant que la chanteuse emblématique, devenue les Pretenders à elle seule.
Musicalement, c’est un miracle. Ça démarre par une frappe de mule de Chambers, puis la guitare de McIntosh fait immédiatement merveille. C’est Middle of the Road, l’énergique titre qui ouvre l’album, et qui se termine par un solo d’harmonica. Le chant de Chrissie est toujours aussi expressif, les Pretenders sont bien de retour. Back on The Chain Gang suit, et c’est peut-être la meilleure chanson jamais écrite par Chrissie Hynde. Sortie près d’un an plus tôt en single, elle avait été répétée avec Honeyman Scott avant son décès. Initialement basée sur sa relation avec Ray Davies, le contexte tragique en a fait pour la postérité un hommage au guitariste disparu, et la célèbre ligne d’ouverture « I Found a Picture of You » est bouleversante. L’enregistrement a été plus que compliqué avec un groupe en plein deuil, mais c’est leur Back in Black, symbole de résilience et de leçon de vie sur la façon de se relever et de continuer quand on est au plus bas. Le niveau baisse à peine avec Time The Avenger, méditation sur le temps qui passe et le sentiment de perte, mais surtout une formidable chanson rock, avec une ligne de basse qui renvoie au Mystery Achievement du premier album, en hommage cette fois ci à Farndon ; « Nobody’s permanent / Everything’s on loan here / Even your wife and kids / Could be gone next year » (Personne n’est permanent / Ici, tout est prêté / Même ta femme et tes enfants / Pourraient ne plus être là l’an prochain).
C’est difficile de maintenir le niveau après trois titres pareils et Watching the Clothes a effectivement du mal à exister, c’est du punk rock assez standard qui fait d’autant plus apprécier Show Me, dont les paroles sont encore d’actualité plus de 40 ans après sa sortie : « Welcome to the human race, with its wars, disease and brutality / You with your innocence and grace restore some pride and dignity to a world in decline » (Bienvenue dans la race humaine, avec ses guerres, ses maladies et sa brutalité / Toi, avec ton innocence et ta grâce, tu redonnes un peu de fierté et de dignité à un monde en déclin). Pas de doute, elle a appris des choses avec Ray Davies, la profondeur des paroles n’a plus rien à voir avec celle des débuts. C’est par ailleurs une ballade superbe sur laquelle le groupe prouve toute sa subtilité.
La face B a ses temps faibles, pas au point de devoir les zapper néanmoins : Thumbelina est un rockabilly qui ne figure pas parmi les meilleurs titres, mais le groupe l’apprécie, car il était encore joué lors de la dernière tournée, et est inclus dans le dernier album live de 2025 (Le guitariste actuel, James Walbourne, y est très bon). Quant à I Hurt You, c’est un reggae long et répétitif qui, lui, peut vraiment être oublié. Tout le contraire de My City Was Gone. Chrissie Hynde décrit bien sur son retour à Akron, et elle n’y reconnait rien de la vile de son enfance réduite à des suites de zones commerciales sans âme : “I went back to Ohio / But my city was gone / There was no train station / There was no downtown / South Howard had disappeared / All my favorite places / My city had been pulled down / Reduced to parking spaces” (Je suis retournée dans l’Ohio / Mais ma ville avait disparu / Il n’y avait plus de gare / Il n’y avait plus de centre-ville / South Howard avait disparu / Tous mes endroits préférés / Ma ville avait été rasée / Réduite à des parkings). Ce titre est souvent l’un des meilleurs moments des concerts, le groupe joue de façon compacte, c’est rock et dansant, il y a du solo de guitare, c’est sans conteste le meilleur titre de la face B. Nous incitons nos lecteurs à voir la vidéo de l’interprétation de 2005 au Rock and Roll Hall of Fame avec Neil Young. Le fait que cela soit joué à Cleveland, autre ville à éviter de l’Ohio, et grande sœur quasi voisine d’Akron, rend cette version encore plus historique. Hynde n’était pas la seule à se rendre compte de cette évolution du paysage urbain américain, Bruce Springsteen allait en faire le même constat avec My Hometown la même année.
On l’aura compris, ce disque est très personnel. On retrouve pourtant une reprise, des Persuaders. Thin Line Between Love and Hate a ses détracteurs, mais en 1984, c’était ma chanson préférée de l’album, au moment où je ne comprenais pas les paroles des autres titres ! C’est l’histoire d’un homme qui trompe sa femme et qu’elle envoie à l’hôpital malgré son amour. C’est surtout l’occasion pour Hynde de travailler avec Paul Carrack au piano, et de permettre à Billy Bremner de l’accompagner dans les chœurs. Avec le recul, c’est encore un bon titre, et le seul moment de « pure soul » du disque, qui se conclut par la plus incroyable performance vocale de Hynde sur 2000 Miles. Tout est beau sur ce titre, de la voix aux arpèges de guitare, les chœurs enchanteurs, le tout sur un rythme et des paroles de chanson de Noël. Le grand frisson, et une conclusion parfaite pour un chef d’œuvre indémodable.
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Laurent Fegly
« Pour Manu »
Pretenders : Learning to Crawl
Label : Sire Records
Date de sortie : 13 janvier 1984

je.confirme.tres.bon.album✌️