5+5 = les livres préférés de François Bégaudeau

François Bégaudeau nous a livré son 5+5 livres. On y trouvera les derniers romans d’Antoine Philias, Yasmina Behagle ou de Joy Sorman, mais aussi du Dostoïevski, du Sophocle et du Heri Miaux. Tout ça évoqué avec sa pointe d’humour habituelle.

BEGAUDEAU Francois photo 2025

Est-il encore besoin de présenter François Bégaudeau, auteur notamment de Jouer juste, Entre les murs adapté au cinéma par Laurent Cantet (Palme d’or à Cannes  en 2008 , La Blessure, la vraie (2011), mais aussi d’Histoire de ta bêtise (2019) ou de L’amour (2021) ? Auteur de documentaires, il est co-fondateur des Editions Causes perdues et aussi polémiste engagé à gauche. On le retrouve fréquemment sur YouTube, notamment à travers La Minute Bégaudeau.

5 livres du moment :

Bungalow, Antoine Philias

Bungalow

À l’acuité sociale déjà présente dans Plexiglas, les livres suivants d’Antoine Philias, Walabi et surtout celui-ci, ont ajouté l’évidence qu’on tenait aussi là un très bon styliste. Occasion de rappeler qu’il n’y pas les réalistes d’un coté et les stylistes de l’autre. Le pari de la littérature est que le travail formel augmente la perception du réel, augmente le réel. « Mettons en bouteille leur odeur, ajoutons-y un zeste d’effluves de barbecue et de crème solaire, nous obtiendrons l’exact parfum de l’été ».

La sentinelle qu’on ne relève jamais, Dalie Farah

La sentinelle qu’on ne relève jamais,

Dalie Farah a publié quatre livres à ce jour.  Comme chacun est meilleur que le précédent, celui-ci, dernier en date, est le meilleur de tous. Logique. L’autrice raconte comment elle est diagnostiquée autiste à 50 ans, et s’en va affronter, avec une folle vivacité et une lucidité vertigineuse, des questions aussi brutes que : depuis quand le suis-je ? Pourquoi cette tempête tardive de symptômes au moment même où la vie enfin me sourit ? L’autisme n’a-t-il pas été le refuge de l’enfant maltraitée que je fus ? Y-a-t il un tronc commun entre mon autisme et ma fibre littéraire? Passionnant, et lamentablement inaperçu par la presse.

5 livres du moment :

La méthode suédoise, Yasmina Behagle

La méthode suédoise, Yasmina Behagle

Yasmina Beagle raconte des morceaux de sa vie. Pourquoi pas. Un auteur ou une autrice aurait tort de négliger cette matière : sa vie. Tout est dans la manière de la raconter. La manière. Sa manière à elle est à la fois immersive et distante, frontale et humoristique, brutale et désinvolte. Rarement vu un combo pareil. Et puis cette chose très précieuse : le bourreau, puisque bourreau il y a dans ce récit d’une année de fac, fait l’objet d’une attention particulière, à la fois empathique et perplexe (autre combo rare). Pas de jugement, juste du récit.

Fuites, Etienne Bretin

Fuites, Etienne Bretin

Ce roman ne peut être que bon puisqu’il est publié par les éditions Cause perdue. J’aurais d’ailleurs pu citer les sept autres livres publiés à ce jour par nous (à l’exception du mien, Du mépris, très faible – que fait l’éditeur ?). Ça n’a l’air de rien mais Bretin fait des phrases. Les soigne. Les pèse. La phrase c’est l’unité de base. Si elle n’est pas là, ma lecture sera fastidieuse, c’est à dire rapide. Si elle est là ce sera une joie de lire une joie que je ferai durer. J’ai mis beaucoup de temps lire ce bref livre et c’est très bon signe.

La vie brute, Joy Sorman

La vie brute, Joy Sorman

À bas bruit, dans un recoin pas si visible de la littérature contemporaine, Joy construit, brique par brique, livre par livre, ce qu’il convient d’appeler une oeuvre. Et la plus singulière qui soit. Et d’une cohérence folle. Cette oeuvre en est une parce qu’elle a une ligne, une idée fixe : la vie niche dans les lisières de la société – et surement pas en son coeur, que les livres de Joy s’acharnent à fuir. Sa ligne est de fuite. Il faut se décentrer. Aller vers l’animal, vers les fous. Il faut que l’art se frotte à ce qui est son point d’extinction possible. Il faut que l’art se frotte au brut, et c’est fort logiquement qu’ici Joy se frotte à l’art brut,

5 livres pour toujours :

Des livres de toujours il y en a beaucoup. Aujourd’hui on citerait par exemple ceux là :

Les enfants d’abord, Christiane Rochefort

Les-enfants-d-abord

Livre pas de toujours puisqu’un ami me l’a offert l’an dernier. Mais livre pour toujours c’est certain. Une rencontre comme ça ne s’oublie pas. J’aimais déjà beaucoup les romans de Christiane Rochefort mais en m’offrant celui-ci, qui est un essai, l’ami m’a dit : lis ça, c’est de toi. Je le lis, et oui c’est de moi. Christiane c’est moi en mieux. Une soeur, assurément, mais ainée. Qui donc m’a précédé. Qui en matière d’esprit libertaire me rappelle que je n’ai rien inventé, et que tout déjà a été dit, notamment dans les années glorieuses de la pensée, les années 60-70.

Carnets du sous-sol, Dostoievski

Les-Carnets-du-sous-sol

On aime bien que la folle logorrhée de Dosto se déploie sur 1000 pages. On aime bien aussi qu’elle se rassemble en 120 pages presque une nouvelle, et un haïku à coté des Démons. La prose n’y perd ni en force ni en délire. Au contraire c’est un condensé. Du sirop de Dosto pas dilué. Et ce narrateur insupportable et inoubliable. Qui a complètement tort et fondamentalement raison. Qui est perdu, qui est sauvé.

Oedipe-roi, Sophocle

oedipe-Roi

Relu il y a peu, et ma foi on n’a jamais fait meilleur polar depuis. Souvent copié, jamais égalé. L’enquêteur est le coupable, ok on l’a beaucoup vu entretemps, mais jamais avec cette cruelle logique. Rien de forcé ici, tout coule de source car seul le destin opère, sans complexe. Seul le temps agit, comme dit le choeur. Une sorte de canevas générique pour toute la littérature. Oui tout est écrit, mais encore reste-il à l’écrire.

Voyage en grande Garabagne, Henri Michaux

Voyage en grande Garabagne, Henri Michaux

 

Le livre que je lis en me maudissant de ne pas l’avoir écrit. C’est si simple. Si élémentaire. Un jeu d’enfant : tu inventes une peuplade, tu la nommes à ton gré (mettons les Arpèdres, les Mastadars, ou encore les Ecalites), tu la dotes d’un attribut distinctif (mettons que certains ont des rougeurs, d’autres une passion pour le droit), et c’est parti. Et c’est euphorisant comme de la vie en plus. Dans la mienne de vie, si pauvre en faits et si vaste en esprit, il y a désormais Les Cordobes. Ouverture du chapitre : « Aucun n’est exempt de bile ». Le genre de phrase qui me fait une semaine.

Calvino, Le chevalier inexistant

Le-chevalier-inexistant

L’armée de Charlemagne est en campagne. Ça rigole pas Mais ça rigole. Ça rigole car toute cette boucherie n’est pas bien sérieuse. Parmi cette cohorte peu crédible et peu croyante, seul un chevalier honore son rang, et s’implique corps et âme dans ce qu’il fait. Or il n’a ni corps ni âme. C’est le chevalier inexistant. Derrière son heaume, point de visage. Dans son armure point de corps. Ce chevalier n’est qu’une forme, et une forme suffit. Leçon politique et leçon littéraire. Et leçon d’humour : « On se retrouve donc avec un excédent de deux vengeances d’oncle, un sacré pétrin. Mais maintenant, tout se résout : une vengeance d’oncle, vous pour nous une demi vengeance de père : c’est comme si nous avions une vengeance de père d’avance déjà accomplie. ».

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