« La Maison des reines » de Pat Barker : la guerre racontée par celles qui restent

Après Les Exilées de Troie et Le Silence des vaincues, Pat Barker clôt sa trilogie consacrée aux femmes de la guerre de Troie. L’autrice américaine délaisse les héros et les récits de gloire pour donner voix à celles qui restent : les femmes, les vaincues et les victimes, hantées par une guerre dont elles continuent de payer le prix.

Pat Barker
© Justine Stoddard

Après dix années, la guerre de Troie est terminée. La cité gît en ruines tandis que les Grecs victorieux s’apprêtent à regagner leur patrie. Parmi les nombreuses Troyennes faites prisonnières se trouve Cassandre, fille du roi Priam, prêtresse d’Apollon et prophétesse maudite par le dieu, condamnée à ne jamais être crue. Réduite en esclavage et offerte comme concubine au roi Agamemnon, elle ignore encore le destin qui l’attend. De l’autre côté de la mer Égée, la reine Clytemnestre attend, elle aussi, le retour de son époux.

Plus qu’une réécriture d’un mythe grec, c’est une véritable réinterprétation que propose Pat Barker. Elle ne bouleverse pourtant pas les grandes lignes du récit : cette fois, elle ne s’appuie plus sur L’Iliade d’Homère, mais sur Agamemnon, la première tragédie de L’Orestie d’Eschyle. On sait donc dès le départ que l’histoire finira dans le sang, avec Clytemnestre assassinant son mari, puis Cassandre. D’autant que celle-ci est hantée par la prédiction du destin funeste qui l’attend, elle et Agamemnon. L’enjeu n’est donc pas de savoir comment l’histoire finira, mais de comprendre par quel chemin elle y parviendra.

La Maison des reines

Pour cela, Pat Barker déplace le regard d’une histoire racontée uniquement par la voix des hommes vers les points de vue féminins occultés par le récit héroïque masculin. C’est à deux femmes qu’elle offre la parole pour qu’elles puissent donner leur propre version : Ritsa, une Troyenne d’âge mûr issue du peuple, affectée au service de Cassandre par les Grecs, et la reine Clytemnestre, brisée par la décision de son mari de sacrifier leur fille Iphigénie en échange d’un vent favorable pour rejoindre Troie. Cette dernière mûrit depuis des années sa vengeance, bien loin de l’image de la mégère assoiffée de pouvoir qui lui est souvent associée.

Ritsa est une narratrice à la voix puissante. À travers elle et le point d’ancrage réaliste qu’elle constitue, l’autrice démystifie complètement le mythe. Ritsa appelle un chat un chat, sans détour, dans des scènes crues au langage parfois grossier, qui peut déconcerter tant on imagine volontiers la langue antique plus châtiée. Par des détails souvent sordides, elle donne à voir la réalité de l’esclavage sexuel et la violence infligée aux corps féminins, quelle que soit l’époque.

Ritsa est vraiment un personnage très intéressant par son énergie directe et le regard sans concession qu’elle porte sur une Cassandre au bord de la folie. Cette dernière reste un personnage mystérieux, auquel on n’a accès qu’à travers le regard que les autres portent sur elle. C’est cette complexité psychologique rugueuse, notamment dans les relations entre femmes, bien loin d’être toujours sororales, qui séduit dans la proposition de Pat Barker.

« Dans le coin, à gauche de la fenêtre, j’ai peu à peu distingué un berceau, puis un petit garçon, debout, s’accrochant aux barreaux. Il ne pleurait plus cependant, ses grands yeux avalaient les ténèbres, simplement. Je me suis avancée vers lui mais, tout à coup, d’autres enfants m’ont barré la route, leurs bras squelettiques formant une arche sous laquelle il me faudrait me baisser pour l’atteindre. Ils chantaient, comme si les chansons pouvaient tuer.
Voici une bougie pour te mener au lit, et voici une hache pour te trancher la tête ! »
Des rires. Des rires sauvages et tourbillonnants. »

Pat Barker a également soigné le décor et son atmosphère claustro-angoissante, faisant du palais des Atrides à Mycènes une maison hantée par les atrocités précédemment commises. Les Furies, divinités persécutrices, rôdent, prêtes à poursuivre jusque dans le monde souterrain les criminels ; la présence aliénante d’Iphigénie, la princesse sacrifiée sur l’autel de la guerre, est omniprésente ; tout comme celle des jeunes fils du frère d’Atrée (le père d’Agamemnon), qu’il a fait assassiner et manger à leur père, dont les fantômes hurlent dans cette maison aux horreurs. Ainsi, derrière le fracas des héros et des batailles, Pat Barker fait entendre les voix de celles qui restent, condamnées à vivre avec les morts et les violences de la guerre.

Marie-Laure Kirzy

La Maison des reines (The Voyage Home)
Roman de Pat Barker
Traduction de l’anglais par Laurent Bury
Editions : Charleston
352 pages – 22,50€
Date de parution : 20 août 2026

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