[Live Review] Courtney Barnett et Body Type au Casino de Paris : L’art du trio

Courtney Barnett et ses deux remarquables musiciens étaient à Paris, en ce dimanche soir particulièrement chargé en concerts, pour défendre son nouvel album Creature of Habit. Au Casino de Paris, elle a surtout rappelé qu’elle demeurait une formidable bête de scène disposant d’un répertoire consistant.

Courtney Barnett Casino de Paris Gilles Barbeaux
Courtney Barnett au Casino de Paris – Photo : Gilles Barbeaux

Lorsque son dernier disque, Creature of Habit, est sorti fin mars, je n’ai pas pu masquer ma déception. Après quatre ans d’attente pour livrer ces dix chansons, Courtney Barnett semblait en pilotage automatique, avec des compositions qui peinaient à susciter la même adhésion que celles de ses premiers disques. Comme si, après avoir rencontré un succès critique et public massif, elle était rentrée dans le rang et avait perdu son élan. Rien de rédhibitoire, bien sûr : je continue d’écouter cet album, qui s’est révélé au fil des écoutes. Mais la déception était suffisante pour me faire hésiter à assister à ce concert, un dimanche soir où, en outre, Dexys et les Lemon Twigs se produisaient également dans les salles parisiennes.

Le Casino de Paris est bien rempli, mais pas complet pour autant, le prix des billets jouant probablement (plus de 50 euros dans la fosse, tout de même). Il fallait arriver à l’heure, puisqu’il est à peine 19 heures lorsque les quatre Australiennes de Body Type montent sur scène. En raison de mes dix minutes inexcusables de retard, je n’aurai qu’une vision partielle de leur set.

C’est une pop-rock assez passe-partout, mais somme toute agréable, qui aurait connu son heure de gloire dans les années 1980. Le son est assez riquiqui, mais les musiciennes sont manifestement contentes d’être là et l’ambiance est excellente. Je suis également reconnaissant envers Body Type de se présenter au complet. De plus en plus souvent, et la plupart du temps pour des raisons économiques, les premières parties jouent en formation réduite, avec une guitare ou une batterie enregistrée, ce qui nuit forcément à leur découverte. Ce soir, nous avons eu du rock, et rien que pour cela, merci. Il est à noter que leur dernier disque, Tally, dont elles ont interprété plusieurs extraits, parmi lesquels le joli morceau-titre, mérite d’être écouté.

À 20 heures, Courtney Barnett est là. Elle va jouer en trio ce soir : pas de clavier ni de seconde guitare, mais une formule guitare-basse-batterie idéale pour mettre sa musique en valeur. Et ses deux musiciens ne vont rien gâcher : Bones Sloane, son compagnon de route depuis les débuts, à la basse, et Stella Mozgawa, par ailleurs batteuse de Warpaint, à la batterie. Tous deux seront impressionnants durant toute la soirée, garantissant le son carré que l’on est en droit d’attendre d’un trio. De plus, comme elle va nous le rappeler dès Stay In Your Lane, Courtney Barnett possède une sacrée présence et est une excellente guitariste. L’ensemble forme donc sur scène une formation redoutable, capable de sublimer les versions studio. Bon, vous l’avez compris, je fais déjà mon mea culpa. Évidemment qu’il fallait être là et que l’hésitation n’avait pas lieu d’être !

Je ne vais pas vous assommer avec une description chronologique d’un concert qui durera 1 h 40, rappel inclus, et comportera 22 titres ; je préfère l’aborder par thèmes. En ce qui concerne la communication de Courtney Barnett, le nombre de morceaux qu’elle joue en si peu de temps en témoigne : elle ne s’épanche guère ! Bonjour, présentation du groupe, « j’aime Paris » et « merci d’être venus ». Même les manifestations du public semblent la gêner, puisqu’elle y répond rapidement avant de se réfugier dans le titre suivant.

Commençons donc par le nouvel album. Dans quelques années, Courtney Barnett fera peut-être comme les vieux groupes et ne jouera plus que trois morceaux du nouveau disque dans un set privilégiant les succès du début de sa carrière. Mais ce n’est pas encore le cas. La gestation de Creature of Habit a pris quatre ans : elle porte ces chansons depuis longtemps et est avide de nous les présenter… toutes ! Nous aurons donc droit aux dix titres du disque, ce qui va nous permettre de le réévaluer. Si une certaine uniformité continue de se dégager de l’ensemble, l’épreuve du live en fait ressortir plusieurs titres forts, à commencer par One Thing At A Time. Placée juste avant le rappel, sa lente montée en puissance permet surtout à Courtney Barnett de conclure par un long solo libérateur, l’un des meilleurs de la soirée. Wonder et Mantis sont de petites merveilles pop dont les mélodies immédiates gagnent encore en relief sur scène. Cette dernière se révèle particulièrement réussie, portée par les chœurs du groupe qui en accentuent l’éclat.

Site Unseen possède un joli riff stonien et une ambiance californienne qui rappelle le Malibu de Hole. Enfin, le funky Great Advice est probablement le titre qui bénéficie le plus du traitement live ; la complicité de Courtney Barnett avec son incroyable batteuse fait plaisir à voir. Mostly Patient, interprétée seule à la guitare acoustique, est quant à elle parfaitement placée au début du rappel. Voilà donc un album que l’on réécoutera autrement, même s’il faut bien reconnaître que les meilleurs moments de la soirée sont tirés du répertoire antérieur de Courtney Barnett.

En premier lieu, la fantastique Need a Little Time, irrésistible par sa mélodie et ses fulgurances de guitare. Alternant retenue et brusques décharges électriques, le morceau concentre à lui seul tout ce qui rend Courtney Barnett si captivante sur scène. Tirée de l’album Tell Me How You Really Feel, City Looks Pretty est toujours aussi réussie. Placée très tôt dans la setlist, elle reste un incontournable, et son enchaînement avec Avant Gardener, le morceau qui a révélé Courtney Barnett, nous plonge immédiatement dans le concert. Depreston constitue également l’un des grands moments de la soirée : sa guitare délicate et son tempo lent créent une atmosphère qui contraste avec les passages les plus électriques du set.

Enfin, le sommet reste Pedestrian at Best, jouée pendant le rappel comme une ultime déflagration. Sur ce morceau emblématique, le débit parlé-chanté de Courtney Barnett, son ironie mordante et le riff abrasif prennent en concert une puissance phénoménale. La basse de Bones Sloane et la batterie de Stella Mozgawa poussent le titre dans ses retranchements, tandis que Courtney Barnett semble cracher chaque mot avant de faire exploser sa guitare.

Ces quelques morceaux résument les temps forts d’un concert remarquable de bout en bout. Pendant une heure quarante, la jubilation a été principalement guitaristique, mais le travail de la section rythmique s’est révélé tout aussi essentiel. Le grand pianiste Brad Mehldau avait intitulé ses premiers disques The Art of the Trio. Ce soir, Courtney Barnett, Bones Sloane et Stella Mozgawa en ont offert une éclatante version rock : trois individualités au service d’un même élan, aussi soudées que redoutables.

Body Type :
Courtney Barnett :

Texte : Laurent Fegly
Photos : Gilles Barbeaux (Merci à lui !)

Courtney Barnett et Body Type au Casino de Paris
Promoteur : Alias Productions
Date : 11 octobre 2026

Leurs derniers disques :

Courtney Barnett – Creature of Habit

Label : Fiction Records / Mom + Pop Music

Date de sortie : 27 mars 2026

 

 

 

Body Type –  Tally
Label : p (doom) Records / Poison City Records
Date de sortie : 24 juillet 2026

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