Avec Malaterre, Jean-Sébastien Nouveau déplace doucement les contours des Marquises. L’emploi du français introduit une proximité nouvelle, sans pour autant dissiper les textures étranges et les matières sonores instables qui caractérisent son univers. Plus épuré, plus intime ? Difficile de trancher. Entre clarté et mystère, le disque cultive ses zones d’ombre, trouvant dans cette indétermination même toute sa force.

L’acte artistique naît souvent d’une rencontre, parfois inattendue, entre l’histoire, les références et les sensibilités d’un créateur et celles de celui qui écoute. Une rencontre qui échappe en partie aux intentions de chacun. On arrive avec son propre vécu, ses souvenirs, ses habitudes d’écoute, et quelque chose se produit, ou pas. Que changent-elles, ces œuvres, se demande-t-on ? Pas nécessairement quelque chose de spectaculaire. Peut-être une manière différente d’écouter, de regarder autour de soi, de retrouver un souvenir ou de faire une place à ce que l’on ne comprend pas immédiatement. Certaines musiques nous accompagnent longtemps après leur écoute, sans que nous sachions précisément ce qu’elles ont déplacé en nous. C’est aussi dans cette incertitude que se joue la rencontre entre une œuvre et celui qui la reçoit.

C’est précisément ce qui se joue à l’écoute de Malaterre, le sixième album des Marquises. Il était difficile d’imaginer employer un jour les termes de béatitude tranquille pour décrire une émotion musicale. Et pourtant, c’est bien ce que ce disque peut faire naître. Une sensation progressive, qui ne se transforme jamais en apaisement complet. La musique de Jean-Sébastien Nouveau n’a rien perdu de sa singularité : elle a simplement changé de forme et de tension. Terre de contrastes, Malaterre se révèle à la fois limpide et énigmatique, solaire et obscur, mélancolique et traversé par une profonde envie de vivre. Toujours attiré par l’expérience, Jean-Sébastien Nouveau continue d’explorer les possibilités de l’abstraction. Mais celle-ci semble désormais prendre appui sur des détails minuscules, des choses prosaïques et des fragments du quotidien. Comme si les éléments les plus ordinaires, observés avec suffisamment d’attention, pouvaient soudain ouvrir sur des espaces insoupçonnés.
Avec Malaterre, les Marquises déplacent doucement leurs contours. Les textures étranges et les matières sonores instables sont toujours présentes, mais l’apparition du français introduit une forme de proximité nouvelle. La voix devient plus accessible, sans que ce qu’elle raconte cesse d’être mystérieux. Les phrases avancent par fragments, comme si le langage cherchait moins à expliquer le monde qu’à en retrouver les sensations premières. De ce paradoxe naît une forme de réalisme magique où le quotidien semble constamment sur le point de basculer. Les frontières se brouillent entre les souvenirs, le présent et les paysages intérieurs. Le français révèle les détails sans épuiser leur mystère. Une réalité magique et rurale se dessine, où les lièvres observent et où la nature semble respirer dans les mots.
C’est par l’enfance, par son souvenir retravaillé et remodelé, que Jean-Sébastien Nouveau nous entraîne vers cet ailleurs incertain. Henri Darger et ses démons semblent ici s’être effacés, tandis que La Pensée Magique (2014) s’est délestée de ses influences africaines. Le lieu géographique importe finalement peu : l’enfance est cet espace où le plus petit devient l’infiniment grand, où une sensation, un objet ou un fragment de paysage peut contenir un monde entier. La ruralité, ou plutôt un certain rapport à la terre, qu’elle soit natale ou étrangère, n’a ici aucune importance en soi. Ce qui compte, c’est la manière dont un lieu est perçu, vécu et transformé par la mémoire, jusqu’à devenir un territoire intérieur.
L’enfance n’est pas seulement un sujet qui traverse Malaterre. Elle semble être devenue une manière de regarder le monde, de lui restituer une profondeur que l’habitude nous fait perdre. Une cour d’école, un tilleul, des silos, une ferme, une rivière ou quelques Legos peuvent soudain prendre des proportions démesurées. Non parce qu’ils dissimuleraient nécessairement un sens particulier, mais parce qu’ils sont observés avec cette attention que nous possédions peut-être avant d’apprendre à ne plus nous attarder sur les choses.
La rivière me murmure un message que je ne comprends pas
Extrait de La Rivière
Dans La Rivière, cette relation au monde apparaît avec une force particulière :
Sur l’autre rive, un chien apparaît. Sous le sable, les serpents glissent. Pourtant, le texte précise : Ça n’est pas un signe, ni un présage . La nature n’a donc pas besoin de nous transmettre une vérité cachée pour devenir mystérieuse. Elle existe avec sa matérialité, son autonomie et sa part d’opacité. Cette attention au vivant peut évoquer Henri Bosco, Julien Gracq ou Maurice Genevoix, non comme une filiation directe, mais comme une proximité de sensibilité. Une même manière de laisser les lieux, les bêtes et les éléments exister en dehors de l’humain.
Le titre Malaterre contient une tension : la terre y est à la fois origine et contrainte, lieu d’appartenance et désir d’évasion. Dans Terrefondrée, la fuite ressemble moins à un départ qu’à un besoin d’être retrouvé. Dans La Rivière, les passages s’ouvrent sans jamais garantir d’issue. L’album fonctionne ainsi comme un archipel, où chaque morceau compose un territoire singulier, de la ferme à la rivière, de l’enfance à l’ailleurs. Mais ces paysages ne sont jamais figés : ils semblent traversés par des mouvements intérieurs, des courants souterrains qui transforment progressivement leur perception.
Dans L’Ouverture, on croirait presque entendre le Ryuichi Sakamoto de la bande originale de Furyo (1983), cette manière de faire naître l’émotion à partir de motifs simples, suspendus entre la fragilité et l’inquiétude. Écrite dans l’attente de la naissance de la fille de Jean-Sébastien Nouveau, la pièce déplace alors cette tension vers la possibilité d’un lien nouveau. Les paysages géographiques importent finalement peu : ce qui compte, c’est la perception sensorielle qui s’y déploie. La palpitation finale, évoquant presque le rythme d’un monitoring, prolonge cette impression d’une vie qui s’annonce, fragile et encore indéfinie. La naissance n’efface ni la peur ni la mémoire, mais ouvre une autre manière de regarder le monde. Elle introduit une présence à venir, une promesse qui ne dissipe pas l’obscurité, mais lui donne une autre profondeur. C’est peut-être dans cette tension que réside la douceur particulière de Malaterre : une douceur qui ne nie ni la fragilité ni l’inquiétude, mais accepte de cohabiter avec ce qui demeure obscur.
La musique prolonge cette approche sans simplement l’illustrer. Certaines textures de Terrefondrée et de Vers des lueurs peuvent évoquer Coil, tandis que la fragmentation et la mélancolie de L’Étendue et de Personne ne s’éloigne rappellent par instants Matt Elliott ou The Third Eye Foundation. Mais ces rapprochements ont leurs limites. Là où ces univers peuvent faire naître l’immensité par la densité ou la saturation, Malaterre semble souvent la trouver dans une attention plus patiente aux choses. C’est peut-être ce qui rapproche le disque de certaines démarches de Morton Feldman, d’Éliane Radigue ou de Howard Skempton. Non pas une ressemblance formelle, mais une même confiance accordée aux sons, aux silences et aux durées.
Dans le communiqué de presse accompagnant la sortie de Malaterre, Jean-Sébastien Nouveau évoque notamment Remué (1999) de Dominique A et Talk Talk. On songe peut-être davantage au Dominique A de Toute Latitude (2018), notamment à Corps de ferme à l’abandon, pour cette manière de travailler la tension du souvenir et les fragments de mémoire. Si l’influence de Dominique A peut se deviner dans la production de la voix, c’est surtout du côté de Mark Hollis que l’on retrouve une attention particulière portée au silence : non comme une absence de musique, mais comme une manière de laisser l’émotion se développer sans jamais la forcer.
La musique des Marquises ne se contente pourtant pas de traverser ses influences. Elle finit par s’en affranchir pour façonner un monde qui lui appartient pleinement. Un monde fait de fragments d’enfance, d’angoisses sourdes, de paysages incertains, d’animaux presque humains et d’une forme de magie que le temps ne parvient pas à dissiper. Chaque élément semble disposer de son propre espace, de sa propre respiration. La musique ne cherche pas nécessairement à nous conduire vers une destination. Elle nous invite parfois à demeurer là, dans cet intervalle où l’écoute cesse d’être une attente et devient une manière d’habiter le temps.
Cette traversée trouve son prolongement dans Personne ne s’éloigne, qui rassemble les motifs de l’album sans leur apporter de conclusion définitive. Un soir, la neige fondra suggère une révélation possible, mais aussi la disparition d’un monde. La brutalité de la fin interrompt alors cette traversée, sans apaisement ni résolution, laissant derrière elle une impression de suspension et de perte. Malaterre ne se contente pas de regarder vers l’enfance. Il cherche à retrouver une qualité de perception : celle d’un monde encore ouvert, où le plus petit détail peut devenir immense, où un animal peut être un personnage sans devenir une métaphore, où une rivière peut murmurer sans délivrer de message.
Entre la matière sonore et l’écriture blanche, entre la terre et l’ailleurs, entre la mémoire et l’inconnu, Jean-Sébastien Nouveau compose un disque qui ne résout rien. Et c’est précisément dans cette indétermination qu’il trouve sa force. Un album qui ne nous apprend pas nécessairement à comprendre davantage le monde, mais peut-être à le regarder encore une fois comme s’il venait de naître.
À être encore, presque au monde.
Greg Bod
