Un suspense psychologique et automobile qui fait défiler une série d’accidents et de disparitions tout au long de la fameuse Route Nationale 7. Un roman noir entre nostalgie, filiation et quête du passé, construit sur une mise en abyme ingénieuse.

Sophie Loubière, journaliste radio et auteure de polars, avait fait beaucoup parler d’elle début 2024 avec une fable dystopique, féministe et écolo : c’était Obsolète. Pour cette rentrée, on la retrouve ici dans son registre de prédilection avec son dernier roman noir : Accident(s).

Tout commence entre Paris et Nevers, mais le roman va nous entraîner tout au long de la fameuse Route Nationale 7, celle de Charles Trenet, une route qui est un peu l’équivalent frenchy du mythe de la Route 66 aux US !
« — Vous voulez faire la nationale 7 ?
— Mon père l’a parcourue de long en large. La « route bleue » fait partie de mon histoire. De notre histoire et de notre patrimoine. C’est un décor mythique, un chemin de mémoire. »
Descendre vers le sud la RN7 de Paris à Menton, c’est comme remonter le temps le long de cette voie aujourd’hui déclassée en grande partie. Il y a près de mille bornes à parcourir, ce que vient souligner le clin d’œil de la couverture. Le récit prend place à l’époque des Gilets Jaunes et ce n’est sans doute pas un hasard puisque jadis la RN7 irriguait une bonne partie de ce qui est devenue aujourd’hui la France des ronds-points.
L’héroïne Cécile Varennes est une auteure de romans policiers qui, avec son petit air d’Emmanuelle Béart, a connu son heure de gloire : les lecteurs devaient patienter « une heure d’attente pour une dédicace de « The French Queen of Crime Novel ». Las, un accident de voiture l’a laissée blessée, traumatisée, sa fille Manon a même failli y passer et depuis sa « mauvaise conduite », c’est son ex-mari qui en a désormais la garde. Cécile souffre maintenant d’amaxophobie. Côté écriture, c’est aussi la panne et « la peur de ne plus être capable d’écrire lui tordait l’estomac ».
« — Vous n’avez donc aucun plaisir à écrire ?
— Aucun.
— Alors pourquoi vous infliger pareille souffrance ?
— Je ne sais rien faire d’autre. »
C’est le moment qu’a choisi son père, dont elle s’était éloignée, pour disparaître. Volatilisé. La police retrouve bientôt le corps carbonisé dans un accident de voiture, un de plus. Parmi le fatras laissé par son père, Cécile va retrouver d’intrigantes coupures de journaux qui toutes évoquent des accidents ou des disparitions (des « cold cases ») le long de la route nationale 7…
« Cécile étala les coupures de presse en demi-cercle sur le tapis au milieu de la pièce. Rien ne se détachait de ces drames dont certains se limitaient à quelques lignes dans la rubrique des chiens écrasés. Lieux, victimes, personnes mises en cause, circonstances, les affaires n’étaient pas reliées. À un détail près. Un détail qui allait bouleverser sa vision des choses. »
Un reporter photographe (Tristan) va lui servir de chauffeur et tous deux vont prendre la route à la recherche du passé …
Dès les premières pages, Sophie Loubière installe ambiguïté et tension, et pour accroître le mystère, elle a glissé des inter-chapitres avec ce que l’on devine être un futur interrogatoire de Cécile par un flic ou un psy. Que s’est-il passé et jusqu’où la RN7 va-t-elle conduire Cécile, Tristan et le lecteur ?
On retrouve toute la qualité de plume de cette auteure, des phrases au rythme travaillé, une atmosphère prenante et inquiétante, un pouvoir puissant d’évocation qui fait ici revivre une nationale 7 agonisante et dans ce roman noir très psychologique, le lecteur se laisse volontiers mener par le bout du nez grâce notamment à deux personnages (l’écrivaine Cécile et le reporter Tristan) soigneusement dessinés qui longtemps, gardent chacun leur part de mystère.
En dépit de quelques longueurs (plus de 500 pages !), le récit est construit sur une mise en abyme originale (un roman policier qui raconte l’histoire d’une auteure qui écrit un roman policier) et ménage le suspense jusqu’au bout de cette quête du passé, un passé beaucoup plus proche des personnages qu’ils ne veulent bien l’admettre. Et puisqu’on évoque le jeu des mille bornes, l’auteure nous a bien sûr réservé quelques coups fourrés dans la dernière ligne droite puisque, tout comme ses personnages, Sophie Loubière est une « experte du mensonge habilement tourné ».
« — Je voulais pas… Je te jure que c’est un accident. »
![]()
Bruno Ménétrier
