Avec Sula Bassana, Erland Cooper déploie une nouvelle fois son art des paysages en mouvement, entre impressionnisme, souffle symphonique et mémoire d’un lieu. Inspirée par le Bass Rock, refuge de milliers de fous de Bassan, la pièce prolonge la mélodie de Solan Goose et transforme cette composition intime en une évocation ample de la mer, du vent et des territoires insulaires qui traversent toute son œuvre.

Nous sommes tous, d’une manière ou d’une autre, hantés par les paysages. Même lorsque nous les traversons sans vraiment les regarder, ils s’impriment en nous, parfois à notre insu. Il suffit d’une lumière, d’une couleur, d’un bruissement pour qu’un lieu ancien remonte à la surface. On jurerait percevoir les cieux rouge sang de Munch ici, les nuits bleutées de Van Gogh là, entendre dans le vent le froissement d’une forêt disparue ou dans le ressac la voix de ceux qui nous ont précédés.
Les paysages portent les traces de ceux qui les ont habités, de ceux qui les ont quittés, de ceux qui y sont morts. Nous sommes poreux à leur histoire autant qu’ils le sont à la nôtre. Il m’est ainsi arrivé, en traversant une rivière encaissée entre deux vallées, d’être presque certain d’entendre une cloche d’église résonner sous l’eau, celle d’un village englouti quelques décennies plus tôt. Peut-être n’était-ce qu’une illusion. Mais qu’importe : certains lieux ont cette faculté étrange de faire affleurer le passé dans le présent.
Le paysage occupe depuis longtemps une place particulière dans la musique britannique. Chez Ralph Vaughan Williams, Gustav Holst, Frederick Delius ou Arnold Bax, il n’est pas un simple décor : il devient une humeur, une mémoire, parfois une inquiétude. Cette tradition pastorale ne parle donc pas seulement de prairies et de bergers. Elle évoque aussi la mélancolie, la disparition et un monde en train de changer.
Erland Cooper s’inscrit naturellement dans cette histoire. Les Orcades, la mer, les îles, les oiseaux et les vents sont devenus au fil de ses albums une véritable matière musicale. De The Magnetic North à Solan Goose, de Sule Skerry à Landform, il a construit une œuvre dans laquelle les lieux occupent une place centrale. Il ne cherche pas à les illustrer mais à en conserver quelque chose : une lumière, une histoire, une sensation. Avec Sula Bassana, il reprend la matière de Solan Goose et la confie au BBC Scottish Symphony Orchestra. Une mélodie autrefois intime devient une pièce orchestrale ample, où les cordes, les bois et les cuivres lui donnent de nouvelles couleurs.
C’est une nouvelle étape dans son travail d’aquarelliste, impressionniste et expressif : Cooper superpose les timbres comme un peintre superpose les couleurs, laissant peu à peu apparaître son paysage. Il faut revenir à Solan Goose pour comprendre ce qui se joue ici. La mélodie centrale avait été chantée à Erland Cooper par sa fille alors qu’elle n’avait que six ans. Il l’avait ensuite transformée en musique pour piano et cordes. Huit ans plus tard, elle revient sous une forme orchestrale. Elle passe d’un instrument à l’autre, gagne en profondeur et semble s’ouvrir progressivement sur la mer.
Car là où Solan Goose était une œuvre intime, Sula Bassana regarde désormais vers le large. Le Bass Rock, immense rocher volcanique situé au large de North Berwick et couvert chaque année par des milliers de fous de Bassan, devient le centre de la pièce. La mer, le vent, les oiseaux et la lumière semblent entrer peu à peu dans l’écriture. La mélodie reste la même, mais tout autour d’elle a changé. Depuis The Magnetic North, Erland Cooper s’intéresse à ce que les lieux racontent. Orkney: Symphony of the Magnetic North puis Prospect of Skelmersdale exploraient déjà des territoires chargés d’histoires et de souvenirs.
Avec Sula Bassana, il réduit presque tout à quelques éléments : un rocher, la mer, des oiseaux et une mélodie. Cette simplicité donne à la pièce sa force. La musique avance lentement. Les cordes installent le mouvement, les bois apportent des touches plus légères, les cuivres élargissent progressivement l’espace. Cooper évite les grands effets et préfère les nuances, les superpositions et les transitions. L’orchestre ne cherche pas à décrire le Bass Rock ; il en restitue les changements de lumière, le mouvement du vent ou le passage des oiseaux.
C’est là que son travail d’aquarelliste prend tout son sens. Sula Bassana pousse plus loin une méthode déjà présente dans ses œuvres précédentes : des motifs simples, des couches successives, des couleurs qui se mélangent et des contours qui restent volontairement flous. Avec l’orchestre, la palette s’élargit. Les cordes donnent les grandes nappes, les bois les détails, les cuivres la profondeur. Le paysage devient plus vaste sans que le geste perde sa délicatesse. Cette manière de faire rejoint naturellement la tradition pastorale britannique. Comme Vaughan Williams ou Delius, Erland Cooper part du paysage pour chercher une musique qui lui ressemble sans chercher à le reproduire. Mais ses prairies sont devenues des îles, ses horizons sont marins et ses bergers ont laissé place aux oiseaux. À cette tradition, il ajoute l’ambient, les enregistrements de terrain et les textures contemporaines.
Il y a aussi quelque chose de Carve The Runes Then Be Content With Silence dans cette nouvelle pièce. Erland Cooper y faisait déjà du temps et du silence des éléments essentiels de son travail. Ici, il retrouve cette lenteur et lui donne une dimension orchestrale. La musique prend son temps pour laisser apparaître chaque détail. Et le choix du fou de Bassan n’est pas anodin. L’oiseau revient chaque année au même rocher avant de repartir en mer. Cooper fait subir à sa musique un mouvement comparable : il revient à une mélodie composée huit ans plus tôt, mais ne la répète pas. Il la regarde autrement et lui donne une nouvelle vie.
Sula Bassana est donc moins une nouvelle version de Solan Goose qu’une étape supplémentaire dans le parcours de Erland Cooper. Une mélodie née dans l’intimité d’une famille devient une œuvre orchestrale ouverte sur la mer. Une petite composition pour piano et cordes devient une partition où l’on entend les grands espaces.
Et lorsque les dernières notes s’effacent, le Bass Rock reste là, comme il était avant la musique et comme il sera après elle. Le vent continue de passer sur la pierre, les oiseaux quittent le rocher puis y reviennent, les vagues viennent mourir contre la falaise. Peut-être est-ce cela que Cooper cherche depuis toujours : non pas retenir les paysages, mais nous apprendre à les écouter assez longtemps pour entendre ce qu’ils gardent de ceux qui sont passés avant nous.
Et quelque part, sous le bruit de la mer, il y a peut-être encore une cloche qui sonne.
Greg Bod
Erland Cooper – Sula Bassana
Label : Mercury Classics
Date de sortie : 21 août 2026
