Pas forcément les « meilleurs » disques des années 80, mais ceux qui nous ont accompagnés, que nous avons aimés : aujourd’hui, The Stone Roses de The Stone Roses, album ayant ouvert la voie à Madchester et à la Britpop.

C’était il y a très longtemps. Le temps d’avant la toile, les smartphones et les réseaux sociaux. La presse musicale britannique avait deux ténors : le New Musical Express et le Melody Maker. Deux journaux qui trouvaient chaque semaine le plus grand groupe de Rock’n’roll du monde sur la foi d’un concert flamboyant ou d’un single. Le groupe concerné se répandait alors dans des déclarations proclamant sa grandeur. Son premier album était encensé comme un nouveau Sergent Pepper, avant un retour de bâton critique au deuxième album.
Bon OK, ce ne fut pas le cas pour les Smiths. Mais on parle pour le coup d’un partenariat musical comparable à John et Paul ou Mick et Keith. S’il fallait choisir un groupe emblématique de cette période de la presse musicale anglaise, on choisirait plutôt un autre groupe mancunien : The Stone Roses. Les sceptiques d’époque face aux hypes venues d’Angleterre ont eu en partie raison : le groupe n’allait pas durer. Il n’a pas réussi à donner une suite digne de ce nom à leur premier album encensé. Leur deuxième (et dernier) album studio était celui d’un groupe ayant balancé toutes ses cartouches dans son premier album.
Il n’en reste pas moins que The Stone Roses demeure un classique du Rock anglais des années 1980, sans même qu’on ait besoin d’évoquer pour se défense son impact sur Richard Ashcroft et les frères Gallagher. Bon, on évoquera quand même un peu les frangins. À la fin des années 1980, la toile n’existait pas et il était moins aisé de se renseigner sur la biographie d’un groupe. Ceux et celles qui parlèrent de groupe fabriqué par la presse britannique l’auraient-ils/elles fait s’ils/elles avaient connu les années de galère du groupe et de ses membres avant la gloire soudaine ?
En 1980, Ian Brown à la basse et son ami le guitariste John Squire étaient membres de The Patrol, groupe influencé par les Clash. Après leur séparation, Squire fut membre avec le futur bassiste des Stone Roses de The Waterfront, groupe sous influence des années 1960 et d’Orange Juice. Après cette nouvelle séparation, Andy Couzens, membre de The Waterfront et de The Patrol, lance un nouveau groupe fin 1983 et sollicite Brown. Ce dernier prend des cours de chant.
Puis Squire sera appelé, joignant le groupe à son tour. Il trouve leur nom : The Stone Roses. Selon Brown, le choix n’était rien d’autre que l’association de deux termes opposés. Le groupe enregistre une démo et publie 100 cassettes avec un artwork de Squire. En envoyant une démo, Brown décroche le premier gig du groupe, en première partie de Pete Townshend à un concert anti-héroïne le 23 octobre 1984. Le groupe commence à se faire remarquer. Un trio incluant Martin « Factory » Hannett leur propose de produire un album et les premiers articles positifs arrivent en décembre-janvier.
La suite est faite d’enregistrements de premiers singles, de concerts, d’une « fanbase » mancunienne se construisant, et d’une tentative d’augmenter la notoriété du groupe par des tags de son nom à Manchester signés Brown et le batteur Reni. Une tentative controversée qui atteignit cependant son but. Juin 1987 sera un moment-clé : le bassiste Pete Garner quitte le groupe. Après une tentative ratée avec Rob Hampson, c’est Mani, ex-membre de The Waterfront, qui fera l’affaire. Brown évoque son arrivée comme le moment où le groupe s’est trouvé.
Début 1988, le groupe est repéré à un concert londonien par des représentants du label Zomba… et Geoff Travis de Rough Trade. Il enregistre pour Rough Trade Elephant Stone, produit par Peter Hook. Hook n’étant pas disponible pour produire l’album, Travis suggère John Leckie (XTC, Simple Minds…). Mais c’est Zomba qui offre au groupe un contrat, sur sa filiale Silvertone Records. Les bandes d’Elephant Stone sont rachetées à Rough Trade pour une sortie single en octobre. La légende peut commencer à s’écrire.
Lorsque Leckie reçoit de Travis une démo du groupe, il est loin d’être impressionné. Il veut réarranger les chansons, leur donner des intros et des outros et retravailler leur tempo. Pour I Am the Resurrection, il s’oppose à une jam de seconde moitié de morceau sur le modèle des versions live, préférant quelque chose de plus mélodique. Il y eut consensus pour débuter l’album par I Wanna Be Adored et l’achever par I Am the Resurrection, l’ordre du reste arrivant plus tard. Fascinés par l’impact sonore de Public Enemy, Brown and Squire furent déçus par le résultat.
The Stone Roses est un album en forme de passage de témoin. L’influence des Smiths et la fascination du Rock anglais des années 1980 pour les sixties y sont présentes. La route est également ouverte pour Madchester et Oasis. Marqué par la drug culture du Royaume-Uni des années 1980, The Stone Roses synthétise (entre autres) le psychédélisme, la pop à arpèges (Smiths/Byrds), Hendrix et la Dance Music. Un bricolage en piquant à droite et à gauche… comme les Gallagher.
Seules différences : le son de guitare de Squire aussi reconnaissable que celui d’un The Edge ou d’un Johnny Marr et un spectre d’influences pas limité au pré-carré du Rock anglais. Parce que les éléments Dance sont présents de manière moins directe que chez les Happy Mondays, The Stone Roses fut cependant réduit par certains à un simple revival sixties. Dans l’empreinte des sixties sur l’album il y a aussi… la France ! La pochette signée Squire pastiche Jackson Pollock et fait référence à Mai 68. La présence de citrons fait allusion à une rencontre de Brown et Squire avec un Français qui leur raconta comment le citron était employé comme antidote aux gaz lacrymogènes.
Le tracklisting choisi est celui de l’édition de 1989 publiée au Royaume-Uni et hors les States. I Wanna Be Adored ouvre l’album en modèle d’intégration d’un côté planant proche du Psychédélisme/Rock progressif à une Pop Song de 4 minutes. Il débute par des superpositions produisant une montée en transe. Un bruitage façon hélicoptères, puis l’arrivée de la basse au bout de 40 secondes, puis une guitare jouant des notes dans un style ligne claire, puis un rythme très Dance Music années 1980. Un travail par couches pas loin dans l’esprit de celui d’un DJ. Avant l’arrivée du riff principal et d’un tempo Rock plus classique… sans que le morceau abandonne son ambiance Flower Power. Le texte est un peu Morrissey sans les influences littéraires. Génie autoproclamé par le titre du morceau immédiatement suivi d’autodérision. Brown n’a pas vendu son âme au Diable puisque ce dernier était déjà en lui.
Déclaration d’amour au talent d’une fille pour la batterie, She Bangs the Drums dépasse le simple morceau pop ligne claire de plus grâce à sa superbe ligne de basse très Peter Hook. Débutant par des arpèges à la Marr avant de prendre sur la longueur un peu de wah wah Hendrix, Waterfall évoque par son atmosphère sonore générale et son tempo le fait de fumer un joint affalé sur son canapé. Hymne à la liberté d’un personnage féminin, le texte rappelle dans l’esprit celui de Ruby Tuesday des Stones.
Dans les années 1960, des rumeurs circulèrent sur des messages subliminaux se révélant en jouant des albums Rock à l’envers. Un souvenir qui a peut-être inspiré le principe de Don’t Stop : un morceau qui est dans ses grandes lignes Waterfall joué à l’envers. De la batterie qui a été retravaillée pour sonner moins confuse, des voix réenregistrées, le texte réécrit pour ça fasse sens. Pour un résultat sonnant un peu Chemical Brothers avant l’heure.
Reprenant le titre de la toile de Squire visible sur la pochette, Bye Bye Badman évoque par l’esprit de son texte un émeutier de 1968 qui raconterait les évènements dans un état défoncé… le tout emballé dans de la pop jingle jangle. Elizabeth My Dear, c’est 50 secondes, la guitare et la mélodie de la ballade anglaise traditionnelle Scarborough Fair (déjà reprise par Simon & Garfunkel) avec à la place un texte dans la lignée de l’antimonarchisme morrisseyien.
Morceau dans la lignée de la Pop anglaise ligne claire des années 1980, (Song for My) Sugar Spun Sister exprime la frustration du narrateur face à une compagne qui ne comprendrait pas l’intensité de son amour pour elle. Puis c’est un Everest de l’album : Made Of Stone, avec son texte inspiré de l’accident de voiture de Jackson Pollock. Cela débute par des arpèges de guitare sixties pour aller vers un refrain imparable avant un solo saturé et planant et des petites touches Dance dans le rythme. On n’est pas forcément d’accord avec Leckie pour qui la mélodie serait pompée sur 25 O’Clock de The Dukes of Stratosphear (aka XTC déguisé en groupe psychédélique).
Morceau un peu mineur traitant d’une relation regrettée par son narrateur, Shoot You Down mélange une mélodie se voulant Fab Four avec un rythme un peu Fools Gold apaisé. Joué à Old Trafford depuis les années 2000 avant les matchs de Manchester United à domicile, This Is the One fait plus que redresser la barre. Une chanson racontant la douleur d’être quitté et en même temps la réalisation que c’est peut-être une bonne chose. De la basse (de nouveau) hookienne, de superbes arpèges cristallins de guitare et un final montant vers les cieux. Avant la résurrection ?
Les 8 minutes conclusives de I Am the Resurrection débutent par un beat à la Oh, Pretty Woman sur lequel une basse vient se rajouter avant l’arrivée de guitares mi-Rock mi-jingle jangle. Et sur la fin de la partie chantée, Brown raconte qu’il se sent presque le Christ pour ne pas pouvoir haïr une personne semblant (lui ?) avoir fait du mal. Le morceau s’achève alors dans une longue cavalcade instrumentale pas loin dans l’esprit d’un Fools Gold.
Les années 1980 avaient débuté par un chef d’œuvre mancunien (Closer). En une année 1989 comportant quelques albums marquants, elles s’achèvent avec un autre chef d’œuvre mancunien.
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Ordell Robbie
