« Mission de l’ombre » de Thomas Pynchon : le monde selon Pynchon

A 89 ans, le plus mystérieux des romanciers américains nour offre un roman noir déjanté et jubilatoire, une folle épopée qui débute dans le Milwaukee des années 30 et qui nous entraîne jusqu’en Hongrie. Mission de l’ombre est un roman totalement fou et génial.

Thomas Pynchon en 1953

Neuf romans et un recueil de nouvelles en un peu plus de 60 ans d’écriture ; deux photos de mauvaise qualité ; une apparition masquée dans un épisode des Simpsons… Il y a bel bien un mystère Thomas Pynchon. Comment ce romancier, dont les romans sont réputés “difficiles” (et sur lesquels beaucoup de lecteurs se cassent les dents) a-t-il pu acquérir ce statut d’auteur culte et pop ? La parution de Mission de l’ombre – véritable feu d’artifices postmoderne – qui fait figure d’événement au cœur de cette rentrée littéraire marquée par le spectre de l’IA – nous rappelle tout simplement à quel point Pynchon est important et génial.

Mission de l’ombre est bel et bien un événement parce que Pynchon est l’un des plus grands écrivains vivants. Oublions un temps le folklore qui entoure le romancier et rappelons qu’il est l’auteur de l’une des œuvres majeures de la littérature américaine du XXe siècle, L’Arc-en-ciel de la gravité, roman dans lequel le personnage principal, un certain Slothrop prédit le lieu des bombardements qui ravagent Londres grâce à ses érections ! Événement aussi car à 89 ans, Pynchon n’a rien perdu de sa verve, de son énergie et, disons-le autrement, de sa folie romanesque (et rassurons-nous, aucune IA ne pourra jamais proposer un tel livre).

Evidemment, Mission de l’ombre, comme à peu près tous les romans de Pynchon, est impossible à résumer – et de toute façon, toute tentative pour circonscrire un livre de Pynchon à son intrigue est vouée à l’échec tant les enjeux sont ailleurs. Mais plions-nous tout de même à l’exercice. Comme dans Vice caché – que Paul Thomas Anderson a porté à l’écran en 2014 -, Pynchon adopte ici les codes et les motifs du polar et, pour être tout à fait précis, du roman noir.

A Milwaukee, pas très loin de Chicago donc, au début des années 30, Hicks McTaggart exerce le métier de détective privé. Cet ancien briseur de grève (on pense alors à Dashiell Hammett) est chargé de retrouver une riche héritière qui s’est enfuie avec un musicien. Le privé rêve d’affaires plus exaltantes et mouvementées – et il ne va pas être déçu car il va se retrouver au cœur d’un maelström d’événements aux Etats-Unis d’abord, puis à bord d’un paquebot transatlantique et même en Hongrie !

Imaginez une intrigue dans laquelle – en plus du privé et de la riche héritière disparue – vous croiserez des agents du FBI, des mafieux, des espions russes et britanniques, des motards, des praticiens du paranormal et même des nazis ! Si vous avez du mal à y croire, c’est parce que vous n’avez pas encore lu Mission de l’ombre, roman totalement azimuté et pourtant parfaitement construit et dont la folie n’empêche jamais la cohérence, qu’elle soit narrative ou thématique. Chez Pynchon, la folie est un art parfaitement maîtrisé et jamais le signe d’une éventuelle vacuité. Autrement dit, ici comme dans les autres romans de l’écrivain, tout fait sens. Ce dont nous parle Mission de l’ombre, c’est d’un monde sur le point de basculer, un monde au bord du précipice. Pour faire simple, Pynchon nous parle d’hier autant que d’aujourd’hui et de demain, et c’est brillant.

Évidemment, le voyage n’est pas de tout repos et peut-être certains lecteurs n’apprécieront pas d’être bringuebalés par une telle intrigue et surtout par une telle langue. Et c’est peut-être ce qui frappe le plus dans les premières pages de Mission de l’ombre, le travail sur la langue et sur l’argot. On imagine que Nicolas Richard, le traducteur dont il faut absolument saluer le travail, a dû beaucoup s’amuser (et sans doute s’arracher les cheveux) pour tenter de retranscrire une telle inventivité.

Qu’ajouter de plus, sinon qu’il faut tenter l’expérience ? Lire Pynchon – ce nouveau roman comme n’importe quel autre -, c’est découvrir une œuvre d’une profonde originalité. Et ça, c’est plutôt rare.

Grégory Seyer

Mission de l’ombre
Un roman de Thomas Pynchon
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nicolas Richard
Editeur : Christian Bourgois
400 pages – 25,50 €
Date de parution : le 1er octobre 2026

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