Contre toute attente, Portée disparue n’est pas vraiment un thriller, mais un beau portrait psychologique de personnages brisés, et une réflexion non manichéenne sur la parentalité et l’amour familial. A voir !

Quand on lit le synopsis de Portée disparue (Last Seen), la petite série australienne qui a fait le buzz ces dernières semaines, on n’a normalement aucune envie de la regarder tant on croit se retrouver dans un schéma « HarlanCobenien » dont on est tous fatigué : avec cet employé au service de dispatch des appels téléphoniques à la police qui tombe sur la voix d’une adolescente lui semblant être sa fille, enlevée onze ans plus tôt, on est presque dans la caricature des éternelles histoires de disparitions familiales dont le créateur US de best-sellers est le spécialiste incontesté. Mais le téléspectateur va vite réaliser, s’il se lance malgré tout dans le visionnage de la série, qu’il n’en est rien… Et que ce que nous proposent Kris Mrksa au scénario et Christian Schwochow à la réalisation prend le contrepied de ce que nous vend depuis des années Harlan Coben…

Car il n’y a pas à proprement parler « d’énigme » dans Portée disparue : dès le premier épisode, il est relativement facile de comprendre ce qui s’est passé onze ans plus tôt, quand Mags a été kidnappée au domicile de ses parents, d’imaginer qui est responsable et pourquoi. Ce que la série va nous raconter en fait, c’est – en parallèle – le détail des faits dans le passé, et les conséquences – dramatiques, voire tragiques même – de cet appel téléphonique dans le présent. Mais, avant tout, elle va nous faire ressentir les conséquences psychologiques de l’enquête menée par Patrick Brammley (Ian Ridley, excellent dans un rôle paradoxalement très antipathique !), ex-chef de la police brisé par la perte de son enfant et sortant tout juste de l’alcoolisme, sur tous ceux qui l’entourent – son fils, son ex-femme qui s’est remariée et est enceinte… – et sur « le clan adverse » des kidnappeurs.
En brouillant les codes habituels – le « bon papa » à la recherche de sa fille n’est guère sympathique, les « méchants kidnappeurs » sont régulièrement, eux, touchants -, Portée disparue nous désoriente, et ne nous caresse pas dans le sens du poil. D’où des opinions très disparates sur la série : certains critiques anglo-saxons la considèrent comme l’une des toutes meilleures de l’année, nombre de spectateurs la trouvent invraisemblable et frustrante, en particulier au niveau d’un dénouement qui, là encore, évite farouchement le happy end qui se dessinait, et préfère une ambigüité féconde.
Car le premier objectif de la série est de dissocier la légitimité d’une relation avec l’authenticité des sentiments. Pour cela, elle met en concurrence des conceptions différentes de la parentalité : le lien biologique, l’éducation, la présence quotidienne, l’attachement affectif… Mais Portée disparue interroge également les règles de l’éducation des enfants, liées à l’intégration ou non de la famille dans les « codes » de son époque. Faut-il protéger son enfant de tout ce qui est toxique dans le monde moderne, et prendre le risque de le couper de ce monde, ou au contraire l’amour paternel et maternel « naturel » est-il un garde-fou suffisant ?
Portée disparue pose également une question morale importante, à laquelle les séries US « ordinaires » offrent une réponse bien différente : l’intensité de l’amour est-elle une excuse à la violence ou à la domination ? Il ne s’agit pas ici d’absoudre les personnages – en particulier ceux du père brisé et du kidnappeur -, mais de montrer (et de nous faire comprendre) les mécanismes qui leur permettent de considérer leurs actes comme légitimes.
C’est cette absence de manichéisme et de prévisibilité du scénario qui fait le prix de Portée disparue.
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Eric Debarnot
