Arrivant en salles 40 ans après sa sortie hongkongaise, Peking Opera Blues est pourtant un Tsui Hark furieusement contemporain avec son traitement de la question des idéntités sexuelles et ses personnages fémnins prenant en main leur destin dans un contexte politique agité.

La majorité des cinéphiles vénérant l’âge d’or du cinéma de Hong Kong a très probablement découvert Peking Opera Blues au travers d’imports DVD hongkongais, donc sur un téléviseur. Ceux-là vont sans doute accueillir avec joie la sortie française en salles du film, quarante ans et quelques jours après sa sortie à domicile. Une sortie rendue possible grâce à l’accord entre Metropolitan et les Américains de Shout ! Studios concernant le catalogue Golden Princess, accord qui avait (entre autres) permis la ressortie salles en versions restaurées des classiques wooiens.
1913. Peu de temps après l’instauration de la République de Chine, le pays est soumis à un contrôle militaire, et disputé par différents groupes. Tsao Wan (Brigitte Lin Ching-hsia) est la fille d’un seigneur de guerre, mais elle appartient secrètement à un groupe de révolutionnaires. C’est dans le théâtre Peking Opera qu’elle rencontre deux autres femmes, Sheung Hung (Cherie Chung) et Bai Niu (Sally Yeh), qui vont malgré elles faire partie de la rébellion.
Shanghai Blues avait représenté en 1984 un jalon important de la carrière de Tsui Hark. Non seulement c’était le film de la fondation de son studio (la Film Workshop) mais il avait été un grand succès au box office local. Deux ans plus tard, Tsui Hark trône au sommet du Box Office HK en tant que producteur du Syndicat du Crime, première pierre de la révolution wooienne du cinéma d’action. Sorti aussi en 1986, Peking Opera Blues attire, même si dans une moindre mesure, le public local en salles. Tsui Hark va devenir un cinéaste/producteur faiseur de formules à succès au box office HK, ce qui lui vaudra en Occident le surnom un peu caricatural de Spielberg hongkongais.
Le début de Peking Opera Blues semble reprendre les choses là où Shanghai Blues les avait laissées, avec une énergie proche de la Screwball Comedy hollywoodienne et de classiques chinois des années 1930 influencés par cette dernière (Au Carrefour, Les Anges du Boulevard). Le film aura très peu le temps de se poser. Là où l’action est souvent opposée au bavardage, Peking Opera Blues est un film où ne pas être dans l’action est une exception pour ses personnages et un film qui parle beaucoup, de préférence en gueulant. Le découpage serré done aux scènes d’action une énergie à la Buster Keaton, tandis que le comique se situe aussi bien dans les situations que dans les répliques (le nom de code canard laqué utilisé par les rebelles).
Voir Bai Niu refusée à l’opéra parce que seuls les hommes peuvent jouer des rôles de femme peut s’interpréter de deux manières. En premier lieu au travers de l’idée, avancée bien plus loin par une réplique du film, que les femmes ne sont « pas prises au sérieux ». Mais aussi en faisant d’un lieu appartenant à la tradition chinoise (l’opéra) un lieu où des hommes se travestissent pour interpréter des femmes. L’opéra est aussi ici un lieu où un homme puissant regarde avec avec désir un homme en train d’interpréter une femme, au point d’être trop insistant dans ses avances. Surtout, c’est ce lieu du travestissement qui est celui où se déroulent quelques-unes des scènes d’action du film (qui réussit très bien le mélange des genres… cinématographiques).
Plus tard, Tsui Hark racontera avec The Lovers comment un homme tombe amoureux d’une femme se faisant passer pour un homme, un pitch repris d’un classique de l’opéra chinois. Le travestissement et la fluctuation des identités sexuelles se retrouvent au travers du personnage de Tsao Wan, beauté androgyne s’habillant comme un homme. Et qui en tant que rebelle et fille d’un seigneur de guerre incarne une forme de double identité.
Au début des années 1990, Brigitte Lin Ching-hsia incarnera un hermaphrodite dans Swordsman 2, film de sabre produit par Tsui Hark et réalisé par le chorégraphe de Peking Opera Blues (Ching Siu-tung). Elle campera aussi dans Chungking Express une tueuse à gages dure à cuire à la voix grave et sensuelle.
Dans Peking Opera Blues, pas besoin de théorie ni de grand discours : la porosité des identités sexuelles se construit, comme les personnages, dans le feu de l’action. C’est aussi par l’action que va se construire le trio féminin du film. Trois femmes se croisent, elles n’ont pas les mêmes motivations (politique pour Tsao Wan, financière pour Sheung Hung, devenir artiste pour Bai Niu), pas le même tempérament (Tsao Wan est autant de sang froid que ses deux partenaires sont hystériques). Mais elles finissent par faire équipe et par participer à des actions de rébellion contre le régime en place.
La lecture critique des « trois femmes cherchant à défier l’autorité masculine » faite à propos de Peking Opera Blues demande une petite nuance concernant le personnage de Sheung Hung. Un personnage plus reflet de l’époque de la sortie du film qu’en quête d’émancipation. Sheung Hung cherche d’abord à quitter le pays, incarnant le rêve de beaucoup de Hongkongais à l’approche de la rétrocession. La dureté de la répression dans Peking Opera Blues a d’ailleurs probablement évoqué au public de l’époque ce qui risquait de survenir après la date fatidique (et qui a finalement eu lieu). La cupidité de Sheung Hung fait également écho au culte de la réussite bien installé dans le Hong Kong des années 1980.
Peking Opera Blues représente la rencontre entre une époque et une vision de cinéaste, entre l’état d’esprit de Hong Kong à l’approche de 1997 et un travail sur la vitesse initié par Zu ou les Guerriers de la Montagne Magique.
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Ordell Robbie
