Capitaine Achab

Rare – donc, précieux et délicat – est le mot idéal pour qualifier le second film de Philippe Ramos, lui-même artiste polyvalent plutôt discret.
Rare par la singularité de son sujet : inventer une enfance au célèbre héros créé par Herman Melville dans Moby Dick : le capitaine Achab, arrogant marin, un harponneur de baleines chevronné qui entraîna sur le Pequod tout son équipage à  chasser le grand cachalot blanc, responsable de la perte de sa jambe.

Philippe Ramos imagine ainsi les premières années du futur capitaine dont il fait d’abord et de manière inattendue un enfant des bois. Ayant très tôt perdu sa mère, récupéré par un père chasseur, assassiné à  son tour, puis élévé sans tendresse par sa tante Rose et son oncle Henry. Achab finit par fuir le foyer hostile et échoue, blessé, au fond d’une barque qui dérive et le conduit au bord de la mer. Recueilli par le pasteur Mulligan, Achab se découvre une passion pour l’océan.

Le film s’articule autour de cinq chapitres : le père, Rose, Mulligan, Anna et Starbuck, autant de personnes marquantes qui reconstituent en voix off la trajectoire d’Achab, enfant pour les trois premiers, adulte pour les deux derniers : Anna, une blanchisseuse sur l’île de Nantucket, qui soigne l’âme meurtrie du marin après son amputation et espère le garder auprès d’elle, et Starbuck, second du Pequod et ultime narrateur après l’engloutissement du navire et de tous ses hommes. Cinq belles voix, graves et profondes, qui balisent le parcours d’un garçon volontaire et déterminé, devenu sur le tard un homme hanté et obsédé par un combat herculéen, vécu comme un exutoire métaphysique au sentiment d’abandon que la sollicitude tardive d’Anna ne parviendra pas à  effacer.
Capitaine Achab est dépouillé, tourné à  l’économie, sans effets spectaculaires, y compris dans son dernier volet lorsque le Pequod lève l’ancre à  la recherche effrénée de Moby Dick. Philippe Ramos a assuré l’écriture du scénario et la réalisation, mais s’est aussi investi dans le montage et la création des décors. L’esthétique, sans tape-à -l’oeil, du film épouse les méandres de la vie d’Achab : son enfance est figurée sous des couleurs chaudes d’une nature protectrice et hospitalière, alors que le blanc et les tons froids imprègnent sa vie d’adulte.

Rare, le film l’est aussi par la qualité de son interprétation et le choix de comédiens qu’on ne voit pas si souvent : Denis Lavant, Dominique Blanc, Jacques Bonnaffé, Jean-François Stévenin, Lou Castel, Carlo Brandt. Autant d’acteurs dont la qualité du jeu, épuré et intériorisé, confère à  ce film atypique un état très particulier que l’on appelle la grâce.
A la fois exercice littéraire, brillante architecture picturale (magnifique travail sur la lumière, l’éclairage et les contrastes) et sonore (un habillage musical anachronique loin des convenues chansons de marins), Capitaine Achab se révèle un bel objet de cinéma au charme envoûtant.

Patrick Braganti

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Capitaine Achab
Film français de Philippe Ramos
Genre : Aventure
Durée : 1h40
Sortie : 13 Février 2008
Avec Denis Lavant, Dominique Blanc, Jacques Bonnaffé, Jean-François Stévenin, Carlo Brandt, Lou Castel

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