Loin de Sunset Boulevard

Il n’y a rien de plus décevant que voir un bon sujet maltraité, partir dans toutes les directions pour donner à  l’arrivée un film trop long, mal foutu, passant à  côté de ce qu’il veut exposer et esquivant du même coup une histoire de second ordre qui aurait à  elle seule mérité un long-métrage. Le sujet principal est ici la censure et la répression exercées en URSS sous Staline à  l’égard des cinéastes à  travers deux figures fictives imaginées par le réalisateur Igor Minaiev qui signe là  son premier opus.

Au début des années 30 à  Moscou, Alexandre Mansourov cinéaste renommé (directement inspiré de Eisenstein) rentre des Etats-Unis en compagnie de Konstantin Dalmatov, son assistant mais aussi son amant. Dalmatov, qui aspire lui-même à  devenir cinéaste à  part entière, est pris au piège par les autorités soviétiques qui, au courant de sa relation avec Mansourov – l’homosexualité est alors légalement réprimée – l’obligent à  signer un pacte faustien qui fait de lui un informateur, appelé à  collaborer avec le pouvoir si nécessaire. En contre-partie de sa signature, il pourra sans ennuis s’adonner à  son genre de prédilection : la comédie musicale. Pour son premier tournage, Dalmatov recrute Lidia Polyakova, chanteuse et danseuse de cabaret propulsée star de cinéma.

Le film démarre par une scène se déroulant fin des années 80 où le vieux couple – que Dalmatov et Polyakova ont formé pour donner le change, et les rouages complexes de leur relation sont survolés – est débusqué dans sa datcha par une horde de journalistes. S’ensuit un long flash-back de deux heures qui nous ramène donc aux heures sombres du stalinisme. Loin de Sunset Boulevard oscille en permanence entre les tournages de Dalmatov – des numéros et tableaux chantés et dansés – et les carrières fulgurantes du cinéaste et de son actrice fêtiche. Bien sûr, à  travers une reconstitution historique soignée et réussie, Igor Minaiev laisse entrevoir l’omniprésence des actions du NKVD : dénonciations suivies d’arrestations et de déportations au goulag. Mais il ne parvient pas à  nous rendre la situation terrifiante car sa mise en scène épouse trop le classicisme et la flamboyance d’un cinéma hollywoodien, ce qui tend donc à  rapprocher la facture et la légèreté du film de…Sunset Boulevard. Le personnage de Dalmatov paraît trop falot, sorte de pantin velléitaire et naîf dont l’intègre Polyakova a bien du mal à  ouvrir les yeux.

Pollué par une musique envahissante – et pas seulement pour les séquences de comédie musicale – Loin de Sunset Boulevard pêche par une forme trop hybride à  l’image du double pacte consenti par Dalmatov et est empreint de trop de grandiloquence et d’allégresse pour que nous soit réellement perceptible le climat de peur qui régnait à  l’époque et engendrait perpétuels arrangements et compromissions, obligation d’être sur ses gardes en permanence. Dommage aussi que ne soit qu’effleurés l’aspect propagande du cinéma – que Lénine avait érigé comme premier des arts pour sa capacité à  éduquer les masses – et la réflexion sur la place de l’artiste et ses prises de position au coeur d’une société coercitive et manipulatrice.

Patrick Braganti

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Loin de Sunset Boulevard
Film russe de Igor Minaiev
Genre : Drame, Historique
Durée : 2h10
Sortie : 7 Mai 2008
Avec Sergueî Tsiss, Youlia Svejakova, Igor Dmitriev

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