Mademoiselle Chambon

affiche_13.jpgl’épure partage les chroniqueurs cinéma. l’un y voit un film tenant du miracle, alors que l’autre est gêné par le manque de fantaisie et la retenue affichée qui le cloue au sol.

En adaptant le roman du lillois Eric Holder, écrivain réputé pour sa délicatesse et sa sensibilité qu’il met au service d’une fine analyse des sentiments humains, le non moins raffiné Stéphane Brizé réussit à  mettre en scène un oxymore inenvisageable, : la passion réfléchie et douloureuse, le tourment de la décision sans cris, déchirements ou éclats de voix. Se plaçant à  l’opposé de l’hystérique et inconsistant Les Regrets (Cédric Kahn en septembre dernier), Mademoiselle Chambon est un miracle d’épure et de retenue, suppléant à  l’absence de mots la force insondable des regards.

Jean, maçon de son état, n’est en effet guère à  l’aise avec le langage. En compagnie de sa femme Anne-Marie, il éprouve les pires difficultés à  expliquer les subtilités du complément d’objet direct à  son fils lors de la scène d’ouverture. Une banale séquence de pique-nique pour montrer la modestie d’une famille, unie et terrienne, pétrie d’un bon sens séculaire qui ne prépare certes pas son chef au bouleversement qu’il va connaître bientôt, en rencontrant Véronique Chambon, l’institutrice de son fils. Entre eux deux, l’attirance s’opère progressivement à  travers le métier et les intérêts de l’autre. Elle découvre d’abord la profession de Jean, durant un exposé auquel elle le convie devant les élèves, puis lorsque ce dernier accepte de changer à  son domicile une fenêtre défectueuse. Lui, éloigné de l’univers culturel et feutré de l’enseignante, est proprement ébranlé au moment où elle accepte de jouer du violon pour lui.

Loin des clichés habituels entourant une passion charnelle et destructrice, Mademoiselle Chambon opte pour l’apprivoisement progressif, le rapprochement fugace de corps qui se frôlent, de regards qui s’épient et se fuient. On assiste ici à  un chamboulement total qui ne se traduit jamais par des attitudes d’excitation incontrôlée ou des décisions intempestives. Perturbé et rendu nerveux par cet événement imprévisible, Jean continue de s’occuper tendrement de son vieux père – la relation père/fils traverse encore l’oeuvre de Stéphane Brizé comme elle était une composante mal assumée de la vie de Jean-Claude Delsart dans Je ne suis pas là  pour être aimé – et d’organiser son prochain anniversaire, tout en se rendant sur les différents chantiers. Un métier nullement choisi au hasard, tant il sous-entend de stabilité, d’ancrage dans la réalité. En face des parpaings solides et des constructions concrètes, le violon de Mademoiselle Chambon incarne le rêve, l’aérien, une autre forme d’art qui participe par son mystère et son pouvoir attractif au basculement de Jean.

Sur la route de Madison (1995) et In the mood for love (2000) ont à  leur manière exploré le thème de l’amour impossible, de l’histoire inaboutie suivie des regrets éternels et du vide abyssal, du retour à  la quotidienneté ennuyeuse après avoir vibré et croisé l’impression d’être en vie. Il y a dans une gare un souterrain et un quai qui finissent par vous déchirer le coeur. Sans la moindre trace d’afféterie, en jouant la carte de l’intériorisation et de la subtilité, en nous plongeant dans une ambiance douce et mélancolique, Stéphane Brizé signe sans conteste un des films majeurs de cette année. Et offre par la même occasion deux rôles en or à  un duo de comédiens en état de grâce. Toujours sur le point de craquer, Sandrine Kiberlain paraît submergée par ses sentiments, irrésolue et chancelante, tandis que Vincent Lindon – qui monte encore d’un cran après Welcome – impressionne dans sa composition de taiseux englouti par ce sentiment nouveau, au regard perdu et éperdu d’amour. La grâce et la magie habitent ce mélodrame poignant, qui se referme sur la chanson de Barbara.

Patrick Braganti

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Dans la série ‘romance française à  fleur de peau’ amorcée cette année par Les Regrets de Cédric Kahn et Partir de Catherine Corsini, deux spirales folles du tourbillon amoureux, Mademoiselle Chambon se propose comme une rasade d’eau pure qui vient contredire le mouvement continu des deux autres oeuvres.

Si le film partage ce goût prononcé pour la proximité humaine, il choisit la posture immobile pour saisir en bloc les sentiments de ses protagonistes, terriblement humains et normaux. C’est l’histoire amoureuse impossible, quasiment imperceptible, qui prend vie autour de deux scènes. Pas plus. Et c’est peut-être le problème de ce film épuré et retenu ; à  force de ne rien révéler, de se cantonner au non-dit, il ne ressort plus de grandes émotions emportées dans la description intime et mesurée du quotidien. Il y a comme un amour caché, tu et en tous les cas douloureux, mais celui-ci ne transparaît jamais sans les notes de musiques d’Elgar, qui viennent ponctuer les gestes sacrés des comédiens.

Tous deux sont exceptionnels dans ce chuchotement terrible, cette secousse impalpable à  l’extérieur et ravageuse à  l’intérieur, du poison amoureux. Mais comme le parti pris de Stéphane Brizé est d’immiscer son récit dans un quotidien très précis et ritualisé (lui construit des murs et elle les surpasse de son archet mélodieux), il noie la (con)fusion des sentiments tragiques dans une normalité et une tragédie feinte qui peine à  décoller. L’impression finale est de voir un film potentiellement beau et romanesque au sens noble du terme, sans emphase ni mauvais goût, mais qui, guidé par ce réalisme constant, perd toute la fantaisie des rares moments d’amour. Ce n’est pas le fait de ne pas en montrer beaucoup qui fragilise à  ce point le film, mais celui d’y refuser toute intention, rebondissement ou invention schématique pour mieux définir la réalité de ces histoires impossibles, à  première vue anecdotiques mais qui pourtant, forgées de rien, sont à  peu près tout ce qu’il nous reste.

Jean-Baptiste Doulcet

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Mademoiselle Chambon
Film français de Stéphane Brizé
Genre : Comédie dramatique
Durée : 1h41
Sortie : 14 Octobre 2009
Avec Vincent Lindon, Sandrine Kiberlain, Aure Atika, Jean-Marc Thibault,…

La bande-annonce :

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