Precious Life

Au détour d’un livre ou d’un film, on a parfois rendez-vous avec un personnage, qui peut être d’ailleurs imaginaire ou réel, dont on se dit qu’il porte en lui, de manière symbolique ou paroxystique, toute la destinée du monde, qu’il contient en lui toutes les contradictions, sources d’incompréhension, de refus du dialogue et donc de guerre, mais qu’il est aussi une voie possible d’espoir, de réconciliation et de croyance en la nature humaine. Vision certes grandiloquente, exagérée ou fantasmée, béatement idéaliste ou utopiste, mais pourquoi pas après tout. Cette impression d’une articulation entre l’individuel (dans ce qu’il a de plus intime et privé) et le collectif (dans ce qu’il signifie en tant que destin d’une communauté, d’un peuple ou d’une nation) est sans doute celle que ressent en premier lieu le spectateur du surprenant et intelligent documentaire Precious Life, au-delà  même de l’émotion légitime qui ne manque pas de l’assaillir, eu égard au caractère éminemment tragique qu’il renferme. Comment en effet ne pas être ému – mais concerné, impliqué sont des adjectifs qui rendraient mieux compte de l’impact suscité par le film – par l’histoire du petit Mohammad, un enfant palestinien de quatre mois, vivant dans la bande de Gaza, atteint d’une maladie génétique nécessitant une greffe de moelle osseuse. Son transfert dans un hôpital de Tel Aviv, sa prise en charge par un médecin israélien, la donation anonyme de quelques dizaines de milliers de dollars par un père israélien dont le fils a été tué lors d’un attentat vont constituer le fil conducteur (et terriblement haletant) d’une réflexion menée par les différents protagonistes sur la situation générale et le conflit israélo-palestinien.

Journaliste israélien, ayant longtemps travaillé à  recueillir les témoignages de la population arabe de Gaza (dont il faut toujours avoir en mémoire qu’elle est une des parties du monde la plus densément peuplée, avec environ 4000 habitants au km,²), Shlomi Eldar prend connaissance par hasard de l’existence de Mohammad et de sa situation si particulière qu’elle suscite une extrême émotion, mais aussi un certain nombre d’événements et de réactions qui relèvent dans le contexte politique de l’exceptionnel, sinon du miracle. Avec l’accord des parents de Mohammad et du fantastique médecin, l’ancien journaliste qui signe là  son premier long-métrage saisit les différentes étapes de la mobilisation autour du bébé, tout en mettant en perspective la problématique du conflit, grâce aux échanges fournis, d’une intelligence et d’une lucidité qui réconfortent, avec Raida principalement, la mère du nourrisson. Il nous est donné d’assister sans apitoiement et sans hypocrisie, mais au contraire avec la franchise la plus directe et rugueuse que l’on puisse concevoir, à  la confrontation de positions, où l’émergence du doute et le vacillement de convictions de part et d’autre vont amener une mère courage, épuisée et anéantie par sa propre histoire, à  trouver et emprunter le chemin où la vie devient simplement précieuse.

Il faut saluer ici l’intégrité et la justesse de la démarche de Shlomi Eldar. l’évolution de l’état de santé du petit Mohammad, inconscient des enjeux inouîs dont il est le centre involontaire, suit en parallèle celle du documentariste, qui se filme errant, la nuit, sur les autoroutes presque désertes qui entourent Tel Aviv et Jaffa, contrepoint (volontaire, ?) au surpeuplement de Gaza, en proie au doute sur le bienfondé du film en train de se faire. Il sait aussi trouver la bonne distance, sa caméra omniprésente n’en devient pas pour autant ni envahissante ni indiscrète. Au travers du destin d’un bébé de quelques mois, Shlomi Eldar nous entraine à  sa suite dans une plongée au coeur d’un conflit, dont il mesure bien la complexité et l’enracinement tenace dans les traditions et l’histoire la plus lointaine, tout en délivrant au final un message d’optimisme et d’espoir, que le cinéma comme art – et merci à  lui de l’envisager comme tel – se doit de mettre en relief et de relayer.

Patrick Braganti

Precious Life
Documentaire israélien de Shlomi Eldar
Durée : 1h30
Sortie : 23 Mars 2011
Avec Fawzi Abou Mustafa, Raida Abou Mustafa, Raz Somech,…

La bande-annonce :

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