L’Hypothèse de l’argile, de Félicie Dubois

L‘Hypothèse de l’argile, suit le parcours singulier de Félice, un écrivain imaginaire en mal d’inspiration qui entreprend un long voyage pour se défaire de sa mémoire et renouer – ce n’est pas rien – avec le Temps primitif. Direction : l’Australie, ses déserts tortueux, son inénarrable sécheresse. L’univers de Félicie Dubois est dur comme de la pierre : on y souffre, on y sue, on y trace des chemins perdus pour tenter de se retrouver (ou pour s’y perdre encore). Mais au bout du compte, la crise d’inspiration sera partiellement résolue. Félice ne sèche plus. Il rédige même, à  la fin du livre, une lettre testamentaire. Défait de sa mémoire tortueuse au contact des Aborigènes, il accouche d’une écriture neuve : celle-ci émerge dans »Le Temps du Rêve » lieu imprécis, solaire, désertique et pierreux, où se confondent l’histoire, le mythe et le Temps.

L’écriture de, Félicie Dubois, est à  l’image de cette confusion. Son roman est un corps céleste qui tantôt se dérobe à  la lumière, tantôt se brûle à  son contact, laissant entrevoir à  son lecteur un assemblage de phrases rocheuses et de précipices. Nabokov écrivait, dans, Autres rivages, que la poésie devait être poésie »de situation » et exprimer notre positionnement singulier à  l’échelle de l’univers. C’est ce que fait, d’une certaine manière, L’Hypothèse de l’argile. Le style cadencé, elliptique de l’auteur, contribue à  tailler des chemins dans la matière minérale, et parfois difficilement malléable, de la page blanche.

Difficile, aussi, de ne pas reconnaître dans la figure du héros un double de la romancière, chez qui la mémoire est un thème constant. Dans cette mesure, L’Hypothèse, peut se lire comme un témoignage sur la difficulté d’écrire dans un monde où l’Ancien, la Lettre, la Tradition, pèsent lourdement sur les êtres. Un poids que dénonce à  demi-mots le personnage, pour qui l’humanisme de la culture occidentale est un mythe forgé à  des fins de domination. L’école ? Conflit, concurrence. L’écrit ? Panthéon, lettre morte. Le monde des Aborigènes (d’ailleurs mis en danger par la présence de l’homme civilisé) apparaît au contraire comme un monde libre et généreux, dont la signification de sonne à  lire – mieux : à  sentir – dans ce que la matière a de plus vivant : l’animal, l’oralité, la courbe tracée au sol.

Et l’écriture de serpenter elle-même sur les roches brûlantes, parfois au risque de nous égarer… Car le monde archaîque de Félicie Dubois, est peuplé de figures mythologiques et d’objets rituels qui le rendent inquiétant, presque menaçant pour le lecteur. C’est parfois à  reculons que nous cheminons dans cet univers apparemment sympathique, mais que l’auteur a semé d’embûches, brouillant les pistes du »message » qu’elle semble s’évertuer à  transmettre. Ainsi lorsqu’émerge »Le Temps du Rêve » présenté comme l’aboutissement de ce récit initiatique. Que penser de ce monde sec et carcéral, qui pratique la peine capitale, où les mutilations corporelles sont devenues un exhutoire au même titre que les mots ? Tel est peut-être le prix à  payer pour se débarrasser de sa mémoire. Au juste, Félice n’y semble pas très à  l’aise. Et le lecteur, lui, s’interroge.

Jean-Patrick Géraud

L’Hypothèse de l’argile, de Félicie Dubois
Editions Flammarion
Parution : 1997, 200 pages.

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