Intérieur – Thomas Clerc

interieurDans ce livre aux dimensions 19,2 x 14 cm, de composition Nord-Compo et achevé d’imprimer sur Roto-Page,, Thomas Clerc, entreprend la description non moins singulière qu’exhaustive de son intérieur. Chacune des pièces composant l’appartement de ce célibataire non-conformiste est ainsi présentée dans ses moindres recoins, ces derniers intéressant d’ailleurs bien plus notre héros domestique que les surfaces lisses – même si un sort non négligeable est fait aux carrelages. Encore le terme de »description » ne rend-il pas pleinement justice à  l’originalité de l’ouvrage : il s’agit bien plutôt d’un inventaire, où tout est mesuré, pesé, dénombré, dessiné parfois, démultiplié aussi (par la vertu de la focalisation). Contre nos habitudes,, Thomas Clerc, prend un certain plaisir à  jouer le jeu du réalisme formel ; mais c’est à  des fins pittoresques, de sorte que les objets de son, Intérieur, constituent les acteurs d’un drame immobile et souterrain (celui de la vie quotidienne), que chaque histoire est parcellaire (étant susceptible de reprises et de variations) ; que le style enfin, s’évertue à  brouiller les contours imposés par la forme-même de l’exercice.

Jusque dans sa graphie,, Intérieur, inscrit 1 volonté de représenter 1 espace intime dans sa totalité, dressant comme un catalogue un peu fou d’objets iconoclastes (Thomas Clerc, est un collectionneur et amateur d’art) ou plus fonctionnels (Thomas Clerc, vit dans un appartement parisien »ordinaire » potentiellement inondable au moindre déclenchement de machine à  laver). Il est vrai que la littérature a connu d’autres »tentatives d’épuisement d’un lieu parisien » mais il n’en reste pas moins que la démarche est singulière. Ce que, Thomas Clerc, décompose en effet, c’est moins le temps que l’espace, fascinant sous toutes ses coutures, de sorte que le livre donne l’impression d’une a-temporalité concertée et intrigante. Si des souvenirs se font jour, ce n’est qu’au gré des mouvements d’un narrateur passant d’une pièce à  l’autre, et de manière fragmentaire : ainsi ce livre semble inventer un genre, la »biographie de chez soi » où les motifs attendus du récit personnel se trouvent comme dispersés et neutralisés dans l’espace.

Clerc, forme ainsi une entreprise qui n’eut peut-être jamais d’exemple. Le résultat est cet autoportrait morcelé auquel il s’essaie, et qui échappe habilement à  la complaisance (mais pas toujours au mauvais goût, voir -> TOILETTES). La réussite du livre tient à  son sens du partage. Il n’est pas anodin que l’auteur évoque à  plusieurs endroits ses accords ou désaccords avec le communisme : cet espace, en effet, se veut bien un lieu, commun,, ouvert à  tous. C’est pourquoi on y observe moins l’intimité d’un corps (travers voyeuriste de l’autofiction) que les va-et-vient d’une imagination intuitive. Lucide et ludique, ce livre nous parle parce que l’on s’y retrouve (un peu comme chez soi) et parce qu’il s’élève avec bonheur contre le geste prétentieux de la fiction, esquissée ici par de rares soupçons d’extravagance ou de nostalgie.

Pour cet intérêt porté aux méandres,, Intérieur, peut se lire comme une évocation lumineuse (une étude ?) de la solitude moderne. Les objets que l’on transfigure, les souvenirs, mais aussi la littérature, y sont comme un rempart contre la violence des normes sociales (violence extérieure et qui trouve un pendant intérieur dans l’évocation des petites angoisses domestiques). Comme l’écrit l’auteur : »Les limites internes d’un dispositif me fascinent. Rien ni personne n’est utile à  100% ». Contre l’idéologie de la rentabilité,, Clerc, invente un espace, et même un langage, amoureux des contours. Son livre est à  bien des égards austère (empreint d’une froide ironie) car il ne cède en rien aux facilités aguicheuses de la littérature marchande ; mais il a ce mérite – plus rare qu’il n’y paraît – de nous laisser circuler librement.

Jean-Patrick Géraud

Intérieur
Roman/essai de Thomas-Clerc
Editions Gallimard, collection L’arbalète
386 pages – 22,90 euros
Parution septembre 2013

 

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