[Monnot-mania] Grandaddy – Under The Western Freeway

grandaddy

– Un groupe,  de deuxième division –

Pour la petite histoire, je suis à  une soirée donnée par Antidata, mon éditeur, pour la sortie de l’excellent Haine 7 de Jean-luc Manet, illustré par Emmanuel Gross. Je fais un peu de pub.

On est loin du pince-fesse parigot avec flûtes de champagne et petits fours. C’est plutôt cubi de rouge et cacahuètes. Je préfère. Nous sommes dans une librairie du côté de la gare de Lyon, la sympathique Charybde. Cela ne veut pas dire grand-chose indépendant mais ici tout l’est, le rock que crachouillent les petites enceintes, les auteurs, les éditeurs… même les étagères ont depuis longtemps brisé leurs chaînes.  » Ikéa sucks !  » murmurent les Billy, mais faut pas que tu les entendes : elles n’ont pas voix au chapitre.

Je discute avec Olivier, un des deux gars de la maison d’édition. On parle toujours musique tous les deux (il joue également dans un groupe qui s’appelle Cvantez qui mérite tout ton respect). Ce soir, nous papotons de mon projet de textes autour de mes disques préférés. Je lui dis que le prochain – celui-là  même que tu es en train de lire – portera sur Grandaddy : Under The Western Freeway.

Et là  ce dingue dit un truc du genre : ah ouais Grandaddy »pas mal… un super groupe de deuxième division.

Je t’en foutrais moi de la deuxième division putain !

Under The Western Freeway

Bon, c’est évident, tu ne pètes pas la gueule à  un éditeur, surtout quand ce dernier est en train de fignoler ton premier recueil de nouvelles et encore moins devant un public initié susceptible de voir atterrir sur son bureau le manuscrit du roman qui viendra d’ici quelques temps enfoncer le clou de ta célébrité. Hé regarde, c’est le bouquin du givré qu’a massacré le gars d’Antidata parce qu’il a dit du mal de Grandaddy !!! Tu ne peux pas faire ça. Je sais aussi qu’il ne dit pas ça avec mépris et, que dans sa tête, il y a sûrement beaucoup de respect pour la deuxième division du rock indépendant américain. Il s’en tire bien.

Après je discute un peu avec un autre Olivier, Martinelli celui-là  – dont je te parle la semaine prochaine – qui a écrit, entre autres choses, le roman La nuit ne dure pas (chez 13eme note éditions). Vraie-fausse, fausse-vraie ou complètement fausse autobiographie à  trois voix des Kid Bombardos, dans tous les cas une histoire de rock furieusement indépendant. Décidément.

Ainsi fais, fais, fais la petite marionnette,
Ainsi fais, fais, fais trois p.’tits tours et puis m’en vais !

Je passe sur les salauds de travaux le long de ma ligne S.N.C.F. qui font que mon train s’arrête à  mi-parcours et que je me retrouve dans un autocar pourri desservant les gares une à  une au milieu d’une campagne noire et déserte. La nuit avale les travailleurs éreintés que le bus éructe à  chacun de ses haut-le-coeur. Il est deux heures passées quand je m’endors cogitant ferme sur cette histoire de deuxième division à  la noix.

Grandaddy… deuxième division… sacrilège. Le vortex du sommeil m’aspire comme la bonde de l’évier avale la mouche morte. Tourbillon puissant mais élégant.

Me retrouve sur le plateau de Michel Denisot, interviewé au sujet du succès de mon recueil de nouvelles et de la parution prochaine de mon roman dont la presse spécialisée s’arrache déjà  les bonnes feuilles. Bien fait de ne pas me battre avec Olivier l’autre soir au vernissage.

Michel et ses vingt-sept chroniqueurs me tartinent d’une couche épaisse de pommade dont mon ego n’est pas encore rassasié.

Arrive l’heure de l’invité musical. Je te le donne en mille… qui débarque… Jason Lytle et Burtch tout en barbes et casquettes qui viennent parler de la reformation de Grandaddy et jouer A.M. 180. Les autres sont restés en coulisses. Rien que ça. Le chanteur multi-instrumentiste et le batteur répondent aux questions de la journaliste puis cette dernière se retourne vers moi et me demande si je connais l’oeuvre des deux compères. Elle me regarde comme si j’étais Jésus ou un gourou de renommée internationale… genre Moon… pas Keith le vénéré… non… l’autre… le con. Attention de ma bouche vont jaillir de belles paroles… ma bouche…. La Source De La Vérité. Toute ouîe, ses yeux de biche me caressent de leurs longs cils. Bien sûr que je les connais, hé ! Même qu’une fois mon pote Serge et moi devions nous rendre à  un de leurs concerts au Café de la Danse à  Paris et que ces salauds ont annulé. Une très grande déception dont seul le lent fleuve du Temps a pu m’extirper.

Malgré ma timidité et mon anglais approximatif, je les supplie sous les yeux éberlués de Denisot de m’embaucher, juste pour ce soir, comme joueur de maracasses ou de tambourin… ou de n’importe quoi… pitié, pitié… en souvenir de notre rendez-vous manqué.

Voilà  comment je me retrouve auxiliaire rythmique, assistant burtchien, d’un groupe de deuxième division… mon préféré. Je me tortille en tournant sur moi-même à  gauche de la batterie, le tambourin en l’air, sur Canal + à  une heure de grande écoute. A.M. 180 bordel »Forcément l’air niais et halluciné comme un sioux transcendé, mais m’en contrefous. Quel pied ! À la fin du morceau, Burtch m’enlace virilement et me fredonne un petit air dans l’oreille. Hey ! Mr tambourin man play a song for me… Je crois qu’il est content de moi.

Je jette un regard humide et reconnaissant à  chacun de ses héros de l’indépendance rock’n’rollienne pendant que le rideau tombe sur ce rêve merveilleux.

Post-scriptum :

Je suis sur la N340 à  hauteur de L’Ametlla De Mar, province de Tarragone, Espagne. (Tu te rappelles »ma chronique de la semaine dernière »Concert : The Cure Live.) Je longe la côte direction Valence. Coucher de soleil sur les escarpements à  l’intérieur des terres. Fin juillet. C’est toujours un spectacle. L’autoradio entonne les premières notes de A.M. 180. Ma fille à  l’arrière me demande ce que c’est cette musique bizarre mais d’un coup elle reconnaît et se met à  chanter la petite ritournelle de guitare trafiquée ou de synthé – je suis incapable de dire – en choeur avec le disque. Sa voix de gamine est aussi aiguë que les stridences de la mélodie de Jason Lytle. Les couleurs sont magnifiques, le vent s’engouffre par les fenêtres et l’ensemble gronde en moi comme le tonnerre un soir d’été.

Vraiment pas mal pour un groupe de deuxième division.

Stéphane Monnot

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