Blindspotting : un chant d’amour pour l’Amérique ghettoisée

Voici une chronique percutante, narrant le quotidien de deux amis d’adolescence dans leur ville d’Oakland. Leur destin va basculer lorsque l’un des deux va être témoin d’une bavure policière qui va alors hanter sa conscience.

Blindspotting Photo Rafael Casal

Précédé d’échos enthousiastes venus de l’Utah lors de sa projection au Festival de Sundance en début d’année, puis récompensé par l’honorifique Prix de la critique au Festival américain de Deauville à la fin de l’été, la hype autour de Blindspotting, premier long métrage de Carlos Lopez Estrada, n’a cessé de croître avant de débarquer dans nos salles avec une énergie qui pourrait bien vous contaminer !

BLINDSPOTTING - afficheD’emblée, le réalisateur nous plonge dans la découverte d’Oakland (cité portuaire de la baie de San Francisco) par le biais d’un split screen vertical découpant l’écran en deux, sous la forme de cartes postales multiculturelles et sociales. Une ville foisonnante où fut fondé en 1966, le Black Panther Party, mouvement révolutionnaire de libération afro-américaine.
De libération il en est tout de suite question, car dès la fin du générique vintage (évoquant la série Dallas), la caméra présente Collin au tribunal se voyant attribuer un an de liberté conditionnelle durant lequel il devra travailler, rentrer chaque soir avant le couvre-feu du foyer, ne pas quitter une zone géographique, ne commettre aucun délit et n’avoir aucune altercation avec la police. Affiché en grosses lettres sur l’écran lumière, il ne lui reste plus que trois jours à tenir avec cette épée de Damoclès au-dessus de sa tête. Le récit et le suspense est mis en place.

Le réalisateur opte pour une mise en scène audacieuse, sans contrainte, se permettant plusieurs expérimentations (pas toujours judicieuses), mais toujours ancrées dans l’Amérique urbaine contemporaine, au cœur de cette ville bouillonnante en pleine mutation, véritable personnage du film et admirablement croquée à travers des travellings judicieux. La caméra ausculte à travers ses deux personnages principaux la question raciale toujours d’actualité dans la mesure où les crimes raciaux perpétrés par la police emplissent encore le vaste cimetière de la ville – puissante évocation de ces crimes à travers une séquence éloquente –, tout en évoquant la gentrification de cette ville en pleine mutation, où les individus peuvent se sentir également exclus, non plus seulement pour leur couleur de peau, mais aussi pour leur statut précaire.
À travers une réalisation colorée, l’auteur nous offre un buddy movie rythmé par des flows improvisés, tantôt slamés ou rapés, des cadences verbales fusant comme des balles et apportant de la poésie à la narration pour mieux relater et contrer la violence du bitume.

Le récit malicieux n’élude jamais la violence de l’environnement, l’inégalité des chances, la peur viscérale ou encore la question de l’acceptation de son identité (un blanc qui aimerait être noir et qui se la joue gansta, un noir qui se verrait bien dans la peau d’un blanc). Mais ces sujets graves sont quasiment toujours traités avec un humour savoureux et une certaine bienveillance, alternant à travers une image stylisée les séquences chocs, ultra-réalistes et des moments plus oniriques.
Carlos Lopez Estarda s’appuie sur un épatant duo d’acteurs : Daveed Diggs et Rafael Casal (co-auteurs, amis dans la vie et tous deux originaires d’Oakland), donnant une véracité dans le propos pour décliner sur un ton décalé les vibrations socio-ethniques de cette métropole multiculturalisme, pour tenter de voir au-delà des angles morts, et ainsi mieux discerner l’exactitude derrière les apparences.

Blindspotting 
est une œuvre énergisante à la délicieuse bande son fiévreusement hip hop, convoquant par sa fraîcheur et son énergie les premiers films du cinéaste Spike Lee. Un long métrage attachant, décliné comme un chant d’amour envers cette Amérique ghettoisée devant résister quotidiennement, une lettre d’amour où la tendresse, les punchlines et la violence se mélangent intelligemment sans jamais tomber dans la moralisation des esprits.
Venez donc vibrer à travers ce moderne hymne politique engagé et édifiant en accompagnant avec vitalité Collin et Miles au chœur de ce parcours intime au sein du sincère Blindspotting. Drôle. Mélancolique. Intense. Humain.

Sébastien Boully

Blindspotting
Film américain réalisé par Carlos Lopez Estrada
Avec Daveed Diggs, Rafael Casal, Janina Gavankar
Genre : Drame / Comédie
Durée : 1h35
Date de sortie : le 3 octobre 2018

Poster un Commentaire

avatar

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

  Souscrire  
Me notifier des