Après cette dernière saison jouant les cartes habituelles de l’inflation spectaculaire et émotionnelle, il n’est pas certain que quiconque regrette Stranger Things, une réussite financière pour Netflix, mais pas une réussite artistique.

On sait depuis deux décennies au moins combien il est difficile de terminer une grande série TV, devenue emblématique, sans trahir la « vision » de ses créateurs, ni décevoir une fan base globale qui a ses propres exigences. Pour des réussites comme les conclusions des Sopranos (une fin jugée aujourd’hui magistrale, mais qui interloqua plus d’un téléspectateur à l’époque), de Six Feet Under (une conclusion élégiaque inoubliable qui fut pourtant critiquée pour être trop « sentimentale ») ou de Breaking Bad, combien d’échecs qui sont restés en travers de la gorge d’une bonne partie de la planète ? La lâcheté scénaristique du dernier épisode de Lost ou le bâclage du final de Game of Thrones sont encore dans toutes les mémoires. Et le final de Stranger Things, quoi qu’on pense du plus gros succès des séries Netflix, était devenu un enjeu de taille pour la stratégie de domination globale de la plateforme.
Aujourd’hui, une semaine après la sortie du 42ème et dernier épisode de Stranger Things, plus de suspense. Le verdict est tombé. Les fans ont été frustrés, la critique est assassine, le niveau d’audience est bien plus bas qu’espéré, puisque la dernière mini-série « standard » inspirée par l’incontournable Harlan Coben a dépassé sans efforts, tout autour de la planète, cette dernière saison tant attendue (trois ans et demi se sont écoulés depuis la saison précédente !)…
Alors, qu’est-ce qui s’est passé ? D’abord, les scénaristes ont cru malin de « reconfigurer » tout l’univers de Stranger Things, bousculant de manière gratuite – et très imprudente – tout ce que les quatre saisons précédentes nous avaient appris sur l’univers parallèle baptisé « Upside Down », et qui ne l’est plus, du coup. Ensuite, les frères Duffer sont tombés dans le piège classique du « bigger, louder (and more money) » pour un interminable combat final entre nos héros d’un côté, Vecna, le « Hive Mind » et les militaires et scientifiques de l’autre, basé sur la croyance enfantine que, plus c’est gigantesque, plus c’est intéressant.
Bon, admettons quand même qu’ils nous offrent 45 minutes finales faisant le point sur les rapports entre les personnages, leurs trajectoires émotionnelles comme matérielles : cette longue, longue épilogue part d’un excellent principe, qui est de remettre « l’humain » au centre de la série, mais tombe paradoxalement dans le sirupeux et l’émotion factice, et lourdingue. S’il est touchant de voir ce que l’on peut considérer comme les adieux des acteurs – jeunes et vieux – à des rôles qu’ils ont tenus pendant une décennie, s’il est aussi appréciable d’avoir donné au personnage d’Eleven la possibilité d’un salut et au téléspectateur celle d’imaginer sa propre fin, tout cela aurait grandement bénéficié d’être plus concis, plus… tranchant. Remercions toutefois les Duffer Brothers d’avoir rythmé le conflit final par des extraits du Purple Rain de Prince, et d’avoir animé graphiquement leur beau générique de fin sur le « Heroes » de Bowie.
Stranger Things, c’est fini, et, au delà de quelques épisodes qui laisseront, au moins pour un temps, leur marque dans la culture populaire, cela n’aura pas été une série TV aussi marquante pour le XXIe siècle que pour les bilans financiers de Netflix.
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Eric Debarnot

Récemment décédé, Drew Struzan était un peu aux affiches de cinéma ce qu’Ennio Morricone était à la musique de film. En vrac: Les Goonies, Les Aventuriers de l’arche perdue, The Thing, Blade Runner… En voyant une affiche publicitaire de la saison 5 de Stranger Things, j’ai eu une impression de Struzan de Musée Grévin. Cela résume, je trouve, l’esprit de la série et son rapport à ses références venues du cinéma. Je concède cependant à la série d’avoir aidé un nouveau public à découvrir Prince et Kate Bush.