Pour éviter l’usure de sa série phare La Défense Lincoln, Netflix joue sur sa transformation de « legal drama » classique en machine à suspense typique de la plate-forme. Mais y gagnons-nous au change ?

On sait depuis des années – et l’apparition de la première saison de la remarquable série TV Prime, Bosch – que les livres de Michael Connelly sont une source quasi miraculeuse de bonnes histoires, basées sur des faits solides (l’expérience personnelle de qu’a Connelly des sujets qu’il traite paie !), et enrichies par des personnages complexes et attachants. Evidemment, la transposition de l’univers de Connelly dans l’écosystème de la plateforme au N rouge s’est fait avec un certain degré de simplification, typique de showrunners qui doivent avoir pour instruction de considérer leur public comme peu apte à apprécier la complexité et l’ambiguïté : si elle n’a pas été une réelle trahison des œuvres originales, la série La défense Lincoln s’est avérée de plus en plus décevante au fil des saisons. Ce qui ne l’a pas empêchée de devenir l’une des séries phares de la plateforme…

L’adaptation du sixième tome des aventures de l’avocat de la défense Mickey Haller, The Law of Innocence (l’innocence et la loi, en France), a dû sembler à David E. Kelley et Ted Humphrey l’occasion idéale de transformer plus clairement le « matériau » de départ en « produit feuilletonesque addictif », encore plus en ligne avec les ambitions de la plateforme. Car cette fois, c’est Mickey Haller qui est accusé d’un crime – un corps a été retrouvé dans le coffre arrière de sa fameuse Lincoln – et il va donc être son propre client. Avec des enjeux plus dramatiques que d’habitude : sa liberté, voire sa vie, sans même parler de l’avenir de son cabinet.
Il s’agit là évidemment d’un « beau sujet », d’ailleurs extrêmement classique dans le cinéma US, et également l’un des mythes essentiels du récit américain : celui de l’homme ordinaire broyé par un système défaillant. Un mythe qui, cela vaut la peine d’être malheureusement souligné, est à la fois synchrone avec l’idéologie trumpiste de défiance vis à vis des institutions, et caractéristique des dérives de notre époque, où la vérité devient « accessoire », et ne protège plus personne.
Malheureusement, l’un des problèmes sérieux de cette adaptation, que le lecteur de Connelly identifiera rapidement, c’est que, dans le livre, c’est vers son demi-frère Harry Bosch que se tourne Haller pour enquêter à sa place, et pour découvrir qui lui en veut assez pour lui avoir joué ce très sale tour… Ce que Netflix ne peut raconter, n’ayant probablement pas (plus ?) les droits du personnage de Bosch. Et ce qui nous vaut une enquête réalisée en dépit du bon sens, ou en tout cas sans la solidité habituelle de la partie policière des romans de Connelly.
Pire, alors que la partie « legal process » se devrait d’être plus complexe, on a la sensation cette fois d’un enchaînement de circonstances et de mécanismes peu crédibles : la suspension de notre incrédulité a bien du mal à fonctionner, et cette quatrième saison marque une sorte de rupture du pacte de confiance entre le « fan de Connelly » et Netflix. The Lincoln Lawyer est désormais moins une série judiciaire qu’un thriller « algorithmique » parfaitement calibré : quasiment plus de prolifération de petites enquêtes en parallèle, mais un arc narratif continu plus facile à appréhender pour le téléspectateur « scrollant » sur son téléphone en même temps, une multiplication des cliffhangers, et une dramatisation émotionnelle constante…
Ce qui ne veut pas dire que cette cinquième saison soit un échec complet : le retour de Neve Campbell au centre de l’histoire permet d’apprécier une actrice désormais trop confinée à son rôle historique de protagoniste de la série Scream, tandis que Manuel Garcia-Rulfo, qui commençait à nous fatiguer avec sa décontraction de tous les instants, a quelque chose d’un peu plus solide à interpréter cette fois.
On est donc, une fois de plus, partagés entre l’efficacité indéniable de la série, qui reste souvent passionnante, et qui bénéficie grandement d’une galerie de personnages hauts en couleurs et attachants, et sa dérive progressive vers le tout-venant des « produits Netflix« . Du coup, on attend avec appréhension la cinquième saison, promise par le twist final habituel des dernières minutes du dernier épisode.
![]()
Eric Debarnot
