En 1983, « la jeunesse emmerdait le Front National », et les affrontements entre punks et « skins », entre militants ouvriers et groupuscules néo-nazis se multipliaient. Bleu de chauffe revient de manière pertinente sur les débuts de la montée de l’extrême-droite et de la violence raciste en France.

En 2026, nous vivons dans un pays où le gouvernement organise une minute de silence à la mémoire d’un misérable nazillon qui a trouvé la mort à l’occasion d’un baston qu’il avait provoqué : une infâmie que nous n’imaginions jamais devoir vivre. Mais comme le disait Charlie, je crois, de quoi nous plaignons-nous ? Le jeune facho n’a « bénéficié » que d’une minute de silence, tandis que, au fil des années, les innombrables victimes – pour la plupart des immigrés -, tombés sous les coups de la racaille néo-nazie accolée à l’extrême droite, ont eu droit à des décennies entières de silence, eux ! Comme les Français ont la mémoire courte, il est devenu indispensable de leur rappeler comment tout cela a commencé, il y a presqu’un demi-siècle…
Et c’est la mission que s’est donnée Lionel Chouin, avec son livre Bleu de Chauffe (joliment colorisé en bleu, blanc, rouge !), qui revient sur « les origines du Mal » qui, en 2026, ronge la démocratie en France, un mal accentué par la lâcheté d’une droite qui a semble-t-il tout oublié des valeurs gaullistes. Nous sommes donc au début des années 80, en 1983 exactement, et les affrontement se multiplient entre les militants CGT, en grande partie des immigrés qui entrent alors dans le combat syndical, et les groupuscules de jeunes extrémistes adhérant aux « valeurs » nazies, et voulant « casser du bougnoule »… Mais largement pilotés en coulisse par les politiques et par des chefs d’entreprise voyant en eux une bonne façon de déstabiliser l’activité syndicale.
Ces affrontements idéologiques et moraux sont les premiers symptômes d’une « fracture » – un terme très à la mode – de la société qui ne fera que s’accentuer au fil des années et des décennies suivantes. Les deux personnages de Bleu de chauffe, qui représentent les deux « clans » s’affrontant dans un crescendo de violence, sont Karima, jeune « beurette » (comme on disait alors), fille de syndicaliste et devenue « punk à crête », mais aussi boxeuse, et, en face d’elle, Sergio – d’origine portugaise, donc lui aussi fils d’immigrés – qui a le goût de la violence et a rejoint les extrémistes. Au milieu du chaos qui s’intensifie, ils vont suivre des trajectoires opposées, mais, dans le fond, pas si différentes : la découverte de soi-même, le questionnement de ses choix, la clarification des valeurs qu’on veut défendre…
Et la bande son de cette histoire, ce sont les formidables chansons de Bérurier Noir, dont les paroles reviennent régulièrement illustrer et « commenter » certaines scènes du livre… Ce qui, évidemment, ravira tous les amoureux de cette période féconde l’histoire du Punk Rock français…
Tout cela est passionnant, parce que ne sacrifiant jamais au simplisme que l’on pourrait redouter dans un récit « politique » : si le camp choisi par Chouin est sans ambiguïté aucune celui des travailleurs, celui d’une gauche combattante mais humaniste (qui semble avoir disparu aujourd’hui), le beau personnage de Sergio, en face, permet de ne pas réduire les extrémistes à des caricatures d’imbéciles ultra-violents et sans états d’âme.
On pourra pinailler sur le dessin de Chouin, pas toujours extrêmement lisible, et sur la dernière partie de l’histoire, finalement assez confuse, le découpage et la narration ayant parfois des difficultés à rendre la complexité des situations. C’est un peu dommage, mais cela ne gâche nullement l’intérêt de ce retour éducatif sur ces années où se préparaient déjà les grands conflits d’aujourd’hui.
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Eric Debarnot
Bleu de chauffe
Scénario et dessins : Lionel Chouin
Editeur : Glénat
120 pages – 22,00 €
Date de parution : 4 février 2026
Bleu de chauffe – extrait :

