Pour son entrée dans la collection Aire Libre, Nicolas Dumontheuil livre avec Gunnar le vampire une œuvre monumentale de 260 planches aux accents expressionnistes, sublimée par les couleurs d’Isabelle Merlet.

Avec Gunnar le vampire, Nicolas Dumontheuil s’attaque à une figure universelle mais choisit d’emblée de prendre le mythe à contre-pied avec la truculence picaresque qu’on lui connaît. Gunnar n’est pas un prédateur romantique tapi dans les ombres d’un château transylvanien ; c’est un vampire suédois de huit siècles, installé comme couturier pour dames dans un village de Bourgogne au début du XXe siècle. Civilisé, profondément intégré, ce buveur de sang compose avec ses névroses et ses faiblesses, allant jusqu’à grignoter du charbon pour tolérer la lumière du jour.
Pour atteindre cette justesse de ton, l’auteur n’a rien laissé au hasard : Dumontheuil a tout lu, tout digéré de la littérature vampirique avant de poser sa première ligne de scénario. Mais de cette érudition académique naît surtout une fable foisonnante d’une profondeur rare, une farce villageoise qui bascule dans le drame social lorsque des animaux sont retrouvés égorgés. Le vernis de la civilisation craque alors, et le village se tourne vers l’Étranger, le « monstre » local.
Derrière la métaphore implacable sur le mécanisme du bouc émissaire et la peur de l’altérité, l’auteur convoque ses propres souvenirs d’enfance passée à la lisière du Lot-et-Garonne et du Quercy. Ce décor de vieilles pierres et de notables devient sous son pinceau un « petit théâtre » universel, à la croisée des chroniques de Marcel Pagnol et de la tension fantastique de Terence Fisher, le grand réalisateur des studios Hammer. Mené comme un véritable western rural, le récit déploie une galerie de personnages inoubliables — du curé bienveillant à la prostituée omnisciente, jusqu’à l’arrivée chaotique d’une sœur jumelle sauvage qui dynamite ce fragile équilibre.
Si le fond captive par son ironie féroce et son humanisme, c’est la virtuosité plastique et structurelle de l’album qui assoit son statut de chef-d’œuvre. Initialement pensé comme un diptyque traditionnel, le projet a trouvé sa pleine mesure grâce à la réactivité et la confiance aveugle des éditions Dupuis. L’entrée dans la collection Aire Libre a offert à l’auteur une liberté totale de pagination. Travaillant pendant deux ans au sein de l’émulation collective de l’atelier bordelais Kokoikomekiki, Dumontheuil a pu laisser respirer son action, réécrivant et ajoutant même vingt pages en cours de dessin pour aboutir à ce pavé dantesque.

Avec le recul, cet album révèle l’obsession viscérale qui traverse toute la bibliographie de Dumontheuil, de Qui a tué l’Idiot ? au Meunier hurlant. Gunnar incarne à lui seul cette figure de l’éternel marginal qui déploie une touchante maladresse pour décoder les mœurs des mortels et se faire accepter par une communauté. À l’image des personnages d’Arto Paasilinna que Dumontheuil affectionne tant, Gunnar et les villageois ont beau être pétris de défauts, leur profonde humanité finit par les rendre profondément sympathiques.
Visuellement, l’influence des maîtres du cinéma expressionniste allemand, de Murnau à Fritz Lang, crève l’écran. Dumontheuil joue avec des ombres étirées, des perspectives oppressantes et des visages taillés à la serpe qui évoquent la silhouette hantée du Nosferatu de 1922. L’auteur pousse ici son encrage à l’encre, au lavis et au pinceau vers une puissance formelle inédite dans sa carrière.
Pour emballer ce joyau noir, il fallait une alchimiste de la couleur : la talentueuse Isabelle Merlet. Retrouvant Dumontheuil après plusieurs années de séparation artistique, elle livre ici une partition chromatique d’anthologie, née d’un dialogue exigeant. Poussée par l’auteur à adopter une esthétique monochrome radicale inspirée des films muets, la coloriste a d’abord dû dompter la densité du trait pour finalement transfigurer chaque planche. Ses lavis de bleus nocturnes profonds, ses fonds monochromes jaunes et ses éclats de teintes terreuses font plus que remplir les cases : ils créent la température de l’âme, installant une mélancolie brumeuse qui sublime la nervosité du pinceau.
Gunnar le vampire est de ces livres rares où la liberté totale offerte à un créateur donne naissance à un classique instantané. Une œuvre viscérale qui pense, qui mord, et qui confirme la place singulière de Nicolas Dumontheuil parmi les grands artisans du neuvième art.

Christophe Pelletier
Gunnar le Vampire
Dessin & Scénario : Nicolas Dumontheuil
Couleurs : Isabelle Merlet
Editeur : Dupuis
Collection Aire Libre
272 pages – 29,95 €
Parution : 22 mai 2026.
Gunnar le Vampire — Extrait :

