Dans la nuit du 24 au 25 juillet 1938, des milliers de soldats républicains traversent l’Èbre pour affronter les troupes franquistes sur l’autre rive. Inspiré de la bataille la plus meurtrière de la guerre d’Espagne, Arturo Pérez-Reverte signe un roman d’une force rare : une fresque de guerre immersive où le fracas des armes ne fait jamais oublier les hommes et les femmes qui les portent.

La bataille de l’Èbre fut la plus longue et la plus sanglante de toute la guerre d’Espagne (1936-1939). Correspondant de guerre pendant près de vingt ans, notamment lors du siège de Sarajevo, Arturo Pérez-Reverte met cette expérience au service d’un réalisme saisissant. Son récit se tient au ras des tranchées, loin des grandes fresques militaires à la Guerre et Paix, sans jamais quitter la ligne de front pour s’échapper vers l’arrière. La précision technique des descriptions, des armes aux effets de l’artillerie, des chars et des bombardements, confère au roman une puissance d’immersion remarquable.
Pourtant, Ligne de feu est tout sauf un fastidieux manuel d’histoire militaire. C’est avant tout un roman sur les hommes et les femmes qui combattent mètre après mètre. Ni le village de Castellets del Segre, ni la 11e brigade mixte, ni les personnages quel que soit leur camp n’ont existé. Arturo Pérez-Reverte revendique cette licence romanesque pour condenser l’esprit de la bataille de l’Èbre et donner chair à la haine fratricide qui opposa Républicains et Nationalistes, sans s’enfermer dans la reconstitution historique.

« Ce qu’il y a de terrible, dans ces guerres, dit Olmos derrière lui, c’est que tu entends l’ennemi appeler sa mère dans ta langue, et c’est dur à avaler, non ? Ça te refroidit. »
Souvent les romans de guerre sont racontés du point de vue exclusif d’un camp. Ici, la narration se fait classiquement à la troisième personne mais les points de vue sont ceux des personnages des deux camps. Par souci d’équanimité plutôt que de neutralité, le récit change en permanence de point de vue, s’appuyant sur une douzaine de personnages principaux de tous horizons, âges, origines, idéologies, afin de peindre toute la complexité de la guerre. Et tour de force : malgré leur nombre important, jamais le récit perd en lisibilité : on sait où on est, avec qui on est.
Arturo Pérez-Reverte a insufflé beaucoup de chair dans son roman, on ressent avec chaque personnage la faim, la soif, le désespoir, la peur, l’épuisement, la douleur, le courage ou la lâcheté. On se surprend même à se moquer de savoir si un personnage est nationaliste ou républicain, si c’est un requète (milicien carliste nationaliste) qui prie Dieu avant chaque assaut ou un communiste d’un des bataillons de choc de l’armée républicaine ; juste des êtres humains détruits par la guerre.
Si tous sont remarquablement présents, certains sont mémorables comme Ginés Gorguel, menuisier d’Albacete, recruté de force par les franquistes, qui passe toute la durée de la bataille à essayer de s’échapper mais est forcé à se battre chaque jour ; le caporal Selimán al-Barudi, des Forces régulières indigènes de Melilla composés de volontaires marocains, conduits en Espagne comme de la chair à canon bon marché par les Franquistes ; et surtout la jeune caporale communiste Pato Monzón, qui fait partie des 18 femmes de l’unité des transmissions, sur son dos dans une musette un lourd émetteur-récepteur, des supports d’antenne, d’épaisses bobines de câble et un téléphone de campagne, les communications étant vitales pour coordonner les unités. Cette unité féminine n’a jamais existé lors de la bataille de l’Ebre mais permet à l’auteur d’éviter le cliché de la milicienne à la Marina Ginesta, héroïsée par la propagande républicaine.
«– Parce que je croyais que les frontières entre le bien et le mal, entre le contrôle bourgeois de la démocratie et la dictature des masses ouvrières et paysannes étaient parfaitement nettes.
– Et elles ne le sont plus pas ?
– Ceux que j’ai vus mourir l’ont fait sans crier « vive la République » ni vive quoi que ce soit. Ils tombent et ne se relèvent jamais. »
Chez Arturo Pérez-Reverte, aucun idéalisation ni manichéisme, aucun « gentil » ou « méchant », les mêmes personnages sont capable de compassion le matin et de cruauté extrême le soir. La guerre d’Espagne est totalement démystifiée par le souci d’humanisation extrême de l’auteur qu’il injecte tout particulièrement dans des dialogues profonds qui replace le discours idéologique dans un contexte humain. On voit les certitudes et les idéaux se désagréger de façon déchirante au fil des jours.
« Il y a un moment compliqué, quand tu découvres qu’une guerre civile n’est pas, comme tu l’as d’abord cru, une lutte entre le bien et le mal … Mais une horreur confrontée à une autre horreur. »
Plus le récit avance, plus il se fait universel, dépassant le simple cadre de la guerre d’Espagne pour susciter une réflexion riche sur la guerre. On sait que les dix jours de la bataille de l’Èbre furent décisifs dans la victoire finale des nationalistes de Franco. Pourtant, ce que laisse Ligne de feu, ce n’est pas le souvenir d’une victoire, mais celui d’une défaite collective. Sur ce champ de bataille, personne ne sort véritablement vainqueur.
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Marie-Laure Kirzy
