Jack Wyllie – Eternal Spring – Le Printemps toujours…

Après Portico Quartet, Szun Waves, Paradise Cinema et Forgiveness, Jack Wyllie signe avec Eternal Spring son premier album sous son propre nom. Saxophone, piano, cordes, synthétiseurs et rythmes électroniques s’y croisent dans une musique à la fois jazz, ambient et minimaliste. Inspiré par la nature, la lumière et le retour des saisons, Wyllie compose un disque pastoral et lumineux, où les motifs se répètent, évoluent doucement et donnent à chaque morceau le temps de s’installer.

© Pablo Gallegos

Les saisons ont cette façon bien à elles de nous rappeler que rien ne reste en place. Un cycle recommence, se transforme et finit toujours par disparaître. Les feuilles jaunissent, tombent, se mélangent à la terre ; l’herbe perd peu à peu sa verdeur, les arbres se dépouillent, les paysages se vident. Puis viennent les grands froids, les matins gris, la neige parfois, les jours qui raccourcissent et cette lumière qui semble nous quitter pour de bon. On regarde alors les mêmes arbres, les mêmes chemins, les mêmes maisons, mais quelque chose a changé. Pas forcément grand-chose. Une couleur, une température, la façon dont la lumière arrive sur un mur. Et pourtant, on ne regarde plus tout à fait le même paysage.

Nos vies ressemblent à ces saisons. Elles changent sans prévenir, passent d’un état à l’autre et nous échappent souvent au moment même où nous pensons les comprendre. Nous avons beau essayer de retenir les choses, elles continuent d’avancer. Les gens vieillissent, les lieux se transforment, certaines présences disparaissent, d’autres arrivent. Nous sommes peut-être aussi des sortes de bergers, toujours en mouvement à la recherche d’une herbe plus verte, d’un air plus pur, d’un paysage que l’on imagine quelque part derrière la colline. Nous avançons dans l’inconnu avec cette étrange contradiction : curieux de ce qui nous attend et déjà un peu effrayés par le prochain virage.

C’est aussi une manière d’entrer dans la musique de Jack Wyllie. Errer, déambuler, se perdre même, fait sans doute partie de ce que nous sommes. On croit chercher un chemin, mais on cherche souvent autre chose : une lumière différente, un endroit où rester, une manière nouvelle d’habiter le monde. Et puis l’on repart. On se perd encore. Comme si cette nécessité de bouger, de quitter ce que l’on connaît pour aller vers quelque chose que l’on ne connaît pas e ncore, était inscrite dans nos vies au même titre que le passage des saisons.Un peu comme ces figures qui traversent La Danse de la vie d’Edvard Munch, emportées par le temps, passant de la jeunesse à la vieillesse sans jamais pouvoir arrêter le mouvement. Mais il arrive aussi que les saisons se brouillent. Un matin d’hiver peut avoir la lumière du printemps, une journée de mars garder quelque chose du froid de janvier. Entre deux périodes, il existe parfois ce moment étrange où rien n’est vraiment terminé et où rien n’a encore véritablement commencé.

C’est ce que Mikio Naruse a si bien filmé : les changements qui se font presque sans bruit. Une conversation qui ne prend pas la tournure attendue, une personne qui s’éloigne, un visage que l’on regarde soudain autrement. Chez Naruse, rien ne bascule vraiment d’un coup. Les choses glissent lentement d’un état à l’autre, comme une saison qui change sans que l’on sache exactement quand. L’hiver porte déjà les premières traces du printemps, le passé n’a pas tout à fait disparu et le présent commence à prendre sa place. C’est dans cet entre-deux que l’on retrouve Federico Mompou, compositeur et pianiste catalan du XXe siècle.

C’est peut-être dans cet espace incertain que se trouve Eternal Spring. Un printemps qui n’arrive jamais tout à fait, qui serait moins une saison qu’un état, une lumière qui apparaît alors que l’hiver n’a pas complètement disparu. Eternal Spring, le premier album de Jack Wyllie sous son propre nom, part de cette idée-là : non pas un printemps idéal, éternellement jeune et débarrassé de tout ce qui l’a précédé, mais un printemps qui revient après l’hiver, avec les traces de ce qui s’est passé avant lui. Quelque chose recommence, mais rien ne repart vraiment de zéro.

Cette manière de faire revenir la lumière sans effacer ce qui la précédait trouve un écho chez Mompou. Dans Pájaro triste, quelques notes suffisent à faire surgir un paysage intérieur, comme si la musique retenait un instant sur le point de disparaître. Il y a là quelque chose de profondément proustien : le passé ne revient pas sous la forme d’un souvenir précis, mais par une sensation, une lumière, une couleur qui réapparaît soudain. Eternal Spring fonctionne parfois de la même manière : certains motifs reviennent, mais légèrement transformés, comme si la musique gardait la mémoire de ce qu’elle était quelques instants auparavant. On pense alors aux paysages du Jour des corneilles, où la forêt semble avoir sa propre mémoire et où la lumière traverse les arbres comme si elle venait d’un temps oublié. Mais Eternal Spring nous pousse ailleurs. Chez Wyllie, cette même bascule entre l’ombre et la lumière passe par d’autres moyens : le saxophone, les cordes, le piano, les synthétiseurs et les rythmes électroniques.

Cette façon de faire évoluer les choses correspond assez bien au parcours de Jack Wyllie. Il aura fallu attendre 2026 pour qu’il mette enfin son nom sur un disque. Eternal Spring ressemble pourtant moins à un nouveau départ qu’à un point de rencontre. Cofondateur de Portico Quartet, groupe londonien apparu au milieu des années 2000, Wyllie y a développé un langage où le jazz se mêle aux rythmes électroniques, aux boucles et aux claviers. Membre de Szun Waves, où l’improvisation et l’électronique prennent davantage de place, impliqué dans Paradise Cinema et Forgiveness, il a ensuite multiplié les manières de travailler le son. Duncan Bellamy et Milo Fitzpatrick, ses anciens compagnons de Portico Quartet, participent au disque, aux côtés de Hania Rani, Dobrawa Czocher et Lotte Betts-Dean. Le passé n’est donc pas mis de côté pour fabriquer artificiellement un nouveau Wyllie. Il continue de circuler dans la musique, simplement autrement.

Cette manière de faire circuler les instruments explique aussi pourquoi il est difficile d’enfermer Eternal Spring dans une seule case. Ambient, jazz contemporain, musique répétitive, électronique, musique de chambre : tout cela circule dans le disque sans que Wyllie ait besoin de choisir. Parmi ses références, Ryuichi Sakamoto, John Adams, John Surman et James Holden permettent de situer cette musique, tandis que Harold Budd éclaire davantage son travail sur les textures. À cette liste, il faut ajouter une certaine idée du jazz selon ECM. Pas forcément le jazz comme genre, mais le jazz comme espace. Arbour Zena, l’album de Keith Jarrett avec Jan Garbarek, Charlie Haden et un ensemble de cordes, est une référence particulièrement éclairante. Le piano y laisse beaucoup d’air autour de lui, le saxophone de Garbarek apparaît comme une voix qui traverse le paysage plutôt que comme un instrument venu prendre le dessus. Cette façon de laisser les sons respirer rejoint par moments Eternal Spring.

Le rapprochement avec John Surman devient alors assez naturel. Sur Upon Reflection, paru chez ECM en 1979, Surman fait dialoguer ses saxophones, sa clarinette basse et ses synthétiseurs dans une musique où l’improvisation se mêle aux boucles et aux textures électroniques. Le saxophone peut porter la mélodie, puis se fondre dans l’ensemble avant de revenir au premier plan. Chez Wyllie, le jazz reste très présent, notamment dans le jeu du soprano, mais le disque ne se construit jamais autour du solo. Le saxophone apparaît au milieu des cordes, du piano ou des synthétiseurs et devient une voix parmi les autres. Il peut prendre une mélodie, la prolonger, puis disparaître derrière l’arrangement. Eternal Spring n’est donc pas un disque de jazz au sens classique.

Wyllie aime les motifs qui reviennent, mais ils ne restent jamais exactement les mêmes. Une boucle de synthétiseur peut rester en place pendant que le piano change quelques notes, que les cordes s’épaississent ou que le saxophone déplace l’ensemble. On pense ici à Terry Riley, notamment à Rainbow in Curved Air, pour cette façon de faire évoluer un motif par répétition et superposition. Sur Eternal Spring, les lignes de synthétiseur restent souvent simples tandis que les cordes viennent progressivement élargir le morceau ; Fordlandia de Jóhann Jóhannsson vient parfois à l’esprit pour cette manière de faire monter les cordes par couches successives.

Cette musique répétitive rejoint naturellement la manière dont Wyllie aborde la nature. Le pastoral, chez lui, n’est pas une représentation de la campagne mais une façon de faire évoluer la musique. Les rythmes reviennent, les motifs se développent, les instruments se superposent. Magazine en est un bon exemple : le morceau avance tranquillement, par couches successives, jusqu’à donner davantage d’ampleur à l’ensemble. Le disque est vert et lumineux, mais jamais simplement décoratif. Wyllie parle lui-même de son amour d’une nature verdoyante et d’un espoir constant, parfois à peine perceptible.

Wyllie a lui-même rapproché l’album de Printemps, été, automne, hiver… et printemps de Kim Ki-duk. La comparaison tient surtout à cette idée de cycle : dans Eternal Spring, les éléments reviennent, se transforment et laissent progressivement place à autre chose. Le printemps n’efface donc pas l’hiver ; il en porte encore les traces. C’est aussi ce qui donne au disque un côté presque naïf. Wyllie accepte les mélodies claires, les motifs simples et les harmonies lumineuses, sans chercher à compliquer ce qui fonctionne.

Sur ce point, Virginia Astley constitue un rapprochement intéressant. Dans From Gardens Where We Feel Secure, le piano, les flûtes et les cordes se mêlent aux sons du jardin pour composer une musique presque hors du temps. On retrouve une proximité d’approche avec Green-House, le projet d’Olive Ardizoni, même si les deux travaillent très différemment. Là où Green-House privilégie des formes ambient très dépouillées, Wyllie conserve le mouvement du jazz, les variations du saxophone et le dialogue entre instruments acoustiques et électroniques. Chez Astley, le jardin devient presque un lieu réel ; chez Green-House, un environnement sonore. Chez Wyllie, la nature devient surtout une manière de construire la musique. Les éléments apparaissent peu à peu : un motif revient, une nouvelle ligne s’ajoute, les cordes prennent de l’ampleur, le saxophone vient modifier l’équilibre. Rien ne change brutalement, mais l’ensemble évolue constamment. La musique avance ainsi par petites transformations, comme une plante qui pousse ou une lumière qui se déplace au fil de la journée.

Son passé musical reste présent dans Eternal Spring, mais sous une autre forme. Portico Quartet, Szun Waves, Paradise Cinema et Forgiveness ne disparaissent pas complètement : certaines manières de travailler le rythme, l’espace ou les textures continuent de circuler dans ce premier album solo. Le titre du dernier morceau, Yesterday Today, coécrit avec Hania Rani, résume assez bien cette continuité entre ce qui était hier et ce qui existe aujourd’hui.

La lumière est l’un des autres fils conducteurs du disque. Chez Astley, elle accompagne le déroulement d’une journée. Chez Wyllie, elle passe surtout par les timbres et les arrangements. Lightness ouvre ainsi le disque avec les cordes et le piano avant que le soprano n’entre dans le morceau. Le saxophone ne vient pas brusquement prendre le devant : il s’installe dans ce qui existe déjà.

Cette lumière n’est pourtant pas euphorique. Elle ressemble davantage à une éclaircie. Les morceaux restent doux, mais ils bougent. Les changements sont parfois minuscules : une note supplémentaire, une nouvelle couche de cordes, un rythme qui apparaît ou un saxophone qui modifie la ligne mélodique. C’est souvent dans ces petits déplacements que le disque trouve son intérêt.

Le dernier morceau, Yesterday Today, apporte alors une petite fissure dans cette continuité. Hania Rani participe à la composition et aux voix, avec Dobrawa Czocher au violoncelle. Après huit morceaux signés par Wyllie seul, cette présence change légèrement la couleur du disque. La voix de Rani apporte quelque chose de plus humain et de plus fragile, tandis que le violoncelle de Czocher renforce le caractère acoustique du morceau. Le titre lui-même semble résumer l’album : hier n’est pas effacé par aujourd’hui, il reste là, autrement. Eternal Spring n’est donc ni un disque de jazz, ni un disque ambient, ni un disque néoclassique, même s’il emprunte à chacun. Ce n’est pas non plus une simple musique de paysage. Wyllie prend le saxophone, les cordes, les synthétiseurs, les rythmes répétitifs et quelques mélodies simples et les fait fonctionner ensemble sans chercher à choisir un genre plutôt qu’un autre.

Au bout du compte, Jack Wyllie ne nous promet pas le printemps éternel. Il nous rappelle simplement que le printemps n’est jamais une arrivée définitive. Il revient, avec ce qui reste de l’hiver, avec les traces du passé, avec une lumière différente. Et peut-être est-ce justement cela qui rend Eternal Spring si juste : une musique qui ne cherche pas à effacer ce qui vient avant elle, mais à trouver, dans ce qui demeure, la possibilité de recommencer.

Greg Bod

Jack Wyllie – Eternal Spring
Label : Gondwana Records
Sortie le 11 septembre 2026

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