Spécialiste reconnu des pays nordiques, Olivier Truc poursuit son exploration des marges de l’Europe avec Base Toundra. En prenant pour décor un aérodrome perdu au cœur de la Laponie suédoise, il fait ressurgir les ambiguïtés de la neutralité de la Suède durant la Seconde Guerre mondiale et signe un roman historique dense, où le suspense s’entrelace avec les secrets de l’Histoire, entre héroïsme, espionnage, amours et trahisons.

Base Toundra s’ouvre sur un document classifié confidentiel émis par le Haut-Commandement de l’État-major des Forces armées suédoises en date du 28 mai 1946 : pour des raisons de sécurité nationale, il ordonne la mise sous silence absolu des événements ayant eu lieu sur Base Toundra durant toute la Seconde Guerre mondiale.
Ce petit aérodrome militaire isolé aux confins de la Laponie suédoise est fictif, mais le contexte dans lequel Olivier Truc l’inscrit est d’une remarquable précision historique : neutralité officielle de la Suède, l’invasion de la Finlande par l’URSS (racontée par Olivier Norek dans Les Guerriers de l’hiver), l’occupation nazie de la Norvège, et de façon générale toute la chronologie de la Seconde guerre mondiale, des victoires de l’Axe à celles des Alliés.

A partir de ce dense substrat historique, l’intrigue se déploie autour de deux arcs narratifs : un huis-clos militaire, quasi d’espionnage, centré sur la période 1939-45 rythmé par les atterrissages d’avions de toute nationalité; et un récit situé en 2023 dans lequel Guy Puech, capitaine de parachutistes français, entame un mois d’exercices en conditions arctiques sur l’ancien aérodrome sous l’autorité de l’officière suédoise Maria-Pia Tedelius, alors que la Suède s’apprête à mettre fin à sa politique de neutralité pour intégrer l’OTAN.
Le lien entre les deux époques repose sur trois carnets rédigés par le capitaine suédois Stig Blumfors qui, entre deux patrouilles au-dessus de la toundra, raconte la vie de l’aérodrome durant la Seconde guerre mondiale. C’est la grand-mère d’origine samie de la capitaine suédoise qui les remet à Puech, visiblement troublée par sa nationalité, tout en leur confiant qu’un pilote français a été assassiné pendant la guerre sur l’aérodrome, sans vouloir en dire davantage.
Dans les premiers chapitres, l’alternance entre les deux récits et temporalités est quelque peu maladroite, très scolaire dans sa façon de passer du présent au passé, mais elle a le mérite de lancer l’enquête de Tedelius et Puech. Puis, quelque chose se passe : l’intensité du contenu des écrits de Blumfors happe, d’autant que de longs extraits, particulièrement prenants, sont insérés dans le récit. Alors que les personnages de 2023 paraissent convenus, Blumfors s’impose rapidement comme un formidable personnage, un de ces hommes d’honneur pris dans les tenailles de l’Histoire, poussé par elle à faire des choix lorsqu’il devient évident que le major qui dirige l’aérodrome ne respecte absolument pas la neutralité suédoise et nourrit de fortes affinités avec les nazis. Olivier Truc restitue parfaitement le poids des décisions qui s’abat sur lui, puis le conflit intérieur qui le déchire lorsqu’il faut choisir entre ce que lui dictent ses tripes et les ordres qu’il reçoit.
Plus se dévoile le contenu des carnets de Blumfors, plus le récit gagne en densité et devient passionnant dans ce qu’il révèle de l’histoire suédoise durant la Seconde guerre mondiale, largement méconnues chez nous : les nombreuses concessions faites par le
gouvernement suédois aux Nazis à l’Allemagne nazie, qu’il s’agisse de l’exportation du minerai de fer, de la vente de roulements à billes, indispensables à l’effort de guerre allemand, ou encore de l’achat à la Reichsbank d’or spolié aux Juifs déportés.
Si les chapitres consacrés à la période contemporaine sont moins captivants, ils finissent par répondre avec force à ceux situés en 1939-45 avec des résonances fortes, 2023 étant le moment où la Suède rompt avec sa politique de neutralité vieille de plus de deux-cent ans à cause de la menace russe. Le récit y gagne une profondeur supplémentaire, tout comme dans les pages consacrées aux Samis, dont il met en lumière aussi bien le rôle joué dans la résistance que la richesse de leur identité culturelle.
Malgré le déséquilibre entre les deux arcs narratifs temporels, Olivier Truc signe ainsi un roman riche, porté par un suspense maîtrisé, nourri d’une remarquable rigueur historique et géopolitique, et incarné avec empathie grâce à des personnages pris dans les tourments de l’Histoire, entre héroïsme et espionnage, amours et trahisons.
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Marie-Laure Kirzy
