Les Marquises — Une discographie en ligne brisée

De ses premières expériences lo-fi avec Immune jusqu’à Malaterre, Jean-Sébastien Nouveau n’a cessé de faire évoluer son écriture, ses méthodes et les contours de son projet. À l’occasion de la sortie de ce premier album intégralement chanté en français, le leader et tête pensante des Marquises revient sur près de vingt ans de musique et commente, disque après disque, une trajectoire placée sous le signe de la liberté et de la métamorphose.

Les Marquises Discographie

La singularité est une chose rare dans la pop et la musique française. Plus rare encore est cette capacité à rendre une musique immédiatement accessible sans jamais sacrifier son intégrité, à construire un univers inédit tout en laissant au public la sensation étrange de le reconnaître dès les premières notes. Depuis près de vingt ans, Jean-Sébastien Nouveau appartient à cette famille d’artistes peu nombreux qui ont réussi ce tour de force. D’abord avec Immune, puis avec Les Marquises, il n’a cessé d’avancer sans jamais vraiment emprunter le chemin que l’on attendait de lui.

Car chez lui, l’identité ne tient jamais à une formule. Elle se construit au contraire dans le mouvement, les détours et les métamorphoses. Électronique, pop, rock, ambient, expérimental, instruments acoustiques, voix, textures et arrangements peuvent se croiser dans une esthétique bigarrée qui change constamment de visage sans jamais perdre son fil. D’un disque à l’autre, Jean-Sébastien Nouveau déplace les lignes, accueille de nouveaux musiciens, expérimente d’autres façons d’écrire et de produire, passant du bricolage lo-fi aux constructions les plus élaborées, du travail solitaire aux collaborations les plus ouvertes. Une liberté qui n’est jamais devenue une posture, mais plutôt une manière de rester curieux et de continuer à chercher.

À l’heure de Malaterre, son premier album intégralement chanté en français, cette discographie ressemble forcément à un bilan. Mais un bilan provisoire, puisque ces albums continuent de révéler leurs secrets longtemps après leur sortie. On y revient, on y entend autre chose, on découvre une voix, un détail, une idée que l’on n’avait pas perçue auparavant. Près de vingt ans de musique dessinent ainsi une œuvre étonnamment cohérente dans sa diversité, une œuvre qui n’a cessé de se réinventer sans jamais se renier. Album après album, Jean-Sébastien Nouveau revient ici sur cette trajectoire singulière, ses rencontres, ses envies et ses métamorphoses, jusqu’à Malaterre.

IMMUNE

2006 : Sound Inside (Stilll Records)

Jean-Sébastien Nouveau : Avant cet album, j’en avais fait un en solo sous le nom de Yawn. Sound Inside ouvre une longue collaboration entre Martin et moi. Immune était avant tout notre duo, mais assez rapidement, le chanteur Gary Soubrier s’est joint à nous, ainsi que mon frère Julien pour les concerts. C’était une première expérience très lo-fi. On faisait avec les moyens du bord et notre toute petite expérience. Par exemple, cet album n’a été enregistré qu’avec un micro de base, un SM58. On n’avait que ça, du coup on a tout fait avec : chant, batterie, guitare…

2008 : Not Until Morning (Eglantine Records)

Jean-Sébastien : Pour cet album, on avait pas mal d’ambitions par rapport au précédent et on y a vraiment passé beaucoup de temps ! C’est aussi avec ce disque que l’on a commencé à expérimenter davantage avec l’informatique musicale et Cubase. De ce fait, on a accumulé énormément de pistes et ajouté plein de détails que l’on entend à peine ! C’est la période où l’on écoutait beaucoup Hood — qui était l’un de mes groupes préférés.

LES MARQUISES

2010 : Lost Lost Lost (Lost Recordings)

Jean-Sébastien : Au départ, j’ai créé Les Marquises comme un projet solo ouvert à d’autres musiciens, car je n’aimais pas l’idée d’un groupe « fermé ». Je voulais sentir que tout était possible, que tout pouvait bouger en permanence en imaginant une configuration différente de disque en disque. Ce projet a été chanté intégralement par Jordan Geiger de Minus Story — un groupe américain que j’adorais. J’ai beaucoup aimé faire ce disque car j’avais énormément à explorer ! C’est aussi le début d’une collaboration fructueuse avec le batteur Jonathan Grandcollot, qui jouera sur trois albums. Lost Lost Lost a été très inspiré par l’œuvre de l’artiste brut Henry Darger, que j’ai découverte à cette époque.

2014 : Pensée magique (Ici d’ailleurs…)

Jean-Sébastien : J’aime beaucoup ce disque, et je pense que c’est l’un de mes préférés. Je l’ai pensé comme la traversée d’une île en différentes étapes, et je trouve que ça fonctionne très bien. Il y a une énergie, un désir d’aventure que j’apprécie particulièrement ici. Des invités comme Don Nino, Benoît Burello (Bed), Étienne Jamet… ont également participé à l’aventure. C’est un disque partagé entre l’envie de tout contrôler seul de mon côté et le désir de m’ouvrir aux autres.

2017 : A Night Full of Collapses (Ici d’ailleurs…)

Jean-Sébastien : C’est le disque des collaborations et des instruments acoustiques ! Pour cet album, j’ai eu envie d’un univers dédié à la nuit et traversé de nombreux featurings. J’y chante pour la première fois, et Matt Elliott y interprète plusieurs titres. Agathe Max, Christian Quermalet (The Married Monk)… ont aussi apporté leur pierre à l’édifice. C’est également le premier album que je ne mixe pas entièrement : à partir de ce disque, François Clos nous prêtera main-forte pour cette tâche.

2020 : La Battue (Les Disques Normal)

Jean-Sébastien : C’est le premier album que j’ai fait vraiment en duo avec Martin, en formation resserrée avec le seul batteur Rémy Kaprielan. Et pour le coup, c’est aussi le premier album où je chante tout, et en anglais. C’est peut-être le disque le plus électro et le plus « pop » de notre discographie.

2023 : Soleils noirs (Les Disques Normal)

Jean-Sébastien : J’ai hésité un moment à changer de nom pour sortir cet album, mais je me suis ravisé pour rester fidèle à l’esprit des Marquises. Ce n’est pas parce que le disque changeait de registre que je devais changer de nom ! L’idée de base était de rester libre et multiple. C’est un disque solo à la base, mais Agathe Max est venue dans un second temps m’aider à le finaliser grâce à ses superbes interventions au violon et à l’alto. C’est un disque en marge, mais qui a toute sa place dans notre discographie.

2026 : Malaterre (Infradisque)

Jean-Sébastien : C’est un disque autobiographique et surtout le premier que je chante entièrement en français. On l’a fait en duo avec Martin, un peu comme La Battue, et épaulé par Rémy à la batterie ainsi que François au marimba et au mix. C’est un album que je trouve paradoxalement très classique et très radical à la fois. En tout cas, je le trouve très cohérent et mystérieux, exactement comme je le souhaitais.

Depuis les premiers bricolages d’Immune jusqu’à Malaterre, Jean-Sébastien Nouveau n’a jamais envisagé la musique comme un territoire à délimiter une fois pour toutes. Chaque album semble plutôt ouvrir une nouvelle voie, quitte à abandonner en chemin certaines certitudes pour explorer d’autres formes, d’autres textures, d’autres façons de travailler avec les musiciens qui l’entourent. Cette volonté de rester libre et multiple constitue peut-être la véritable constante des Marquises : derrière les changements de registre, les collaborations et les métamorphoses successives, il y a toujours cette envie de ne pas savoir exactement où le disque suivant les conduira.

Et c’est sans doute ce qui rend leur parcours aussi passionnant. Avec Les Marquises, on sait rarement à l’avance ce qui nous attend, et c’est précisément ce qui fait leur singularité. Après Malaterre, qui marque pourtant un nouveau territoire avec son écriture autobiographique et son chant intégralement en français, rien ne permet d’imaginer quelle sera la prochaine étape. Une chose est certaine : Jean-Sébastien Nouveau et Martin Duru ne sont pas du genre à suivre une ligne droite.

Alors, vers quelles îles leur prochain voyage nous fera-t-il dériver ? La réponse appartient encore à l’horizon.

Propos recueillis par Greg Bod.

Malaterre sortira le 16 octobre chez Infradisque. Un grand merci à Jean-Sébastien Nouveau pour sa gentillesse.

MALATERRE de LES MARQUISES

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