Nos 50 albums préférés des années 80 : 46. De La Soul – 3 Feet High and Rising (1989)

Pas forcément les « meilleurs » disques des années 80, mais ceux qui nous ont accompagnés, que nous avons aimés : aujourd’hui 3 Feet High and Rising du trio De La Soul, pierre fondatrice du hip-hop et berceau de tout un courant rap positif sous fond jazzy.

De La Soul Michael Ochs
© Michael Ochs

Devenu en cette fin de décennie 80’s musique populaire avec l’essor de Grandmaster Flash, Run-DMC ou encore LL Cool J, le mouvement hip-hop connaît depuis quelques mois des turbulences et des troubles causés par la multiplication de titres contestataires, de véritables brûlots qui deviennent rapidement des sujets de débats dans la société américaine. Ces coups de pompes dans la fourmilière sont notamment incarnés par deux groupes et deux albums sortis à peu d’intervalle : It Takes a Nation of Millions to Hold Us Back de Public Ennemy en juin 88, puis Straight Outta Compton de N.W.A. en janvier 89. Avec des morceaux tels que Fight the Power d’un coté ou le frontal Fuck The Police de l’autre, c’est peu dire que la partie puritaine des USA ne goûte guère à cet élan artistique. Le président Reagan s’en mêle, le FBI aussi, mais c’est trop tard, la vague est trop grande, le rap devient l’art expressif des adolescents, de la rébellion et de la culture afro-américaine.

C’est dans ce contexte explosif que naît paradoxalement dans le même temps un contre-pied à cette mouvance radicale. Direction New-York et plus précisément Long Island, où Posdnuos, Dave et Maseo forment le trio De La Soul en 1987 alors qu’ils ne sont que simples lycéens. Quelques maquettes plus tard, une signature sur le label Tommy Boy et une rencontre déterminante avec le producteur Prince Paul, le groupe publie son premier album 3 Feet High and Rising sans se douter un seul instant qu’il s’agira d’un tournant majeur du hip-hop.

De La Soul versoPochette aux couleurs criardes, fond jaune, des fleurs, le signe Peace & Love, c’est peu dire que le visuel tranche directement d’avec ses contemporains, où armes, billets, ambiances sombres sont légions. Et que dire alors du contenu musical ? Reposant uniquement à cette époque sur l’utilisation de samples, le rap se contentait jusqu’ici d’aller piocher dans les classiques de la soul et de la funk pour obtenir un bon drum, des breaks et du groove. De La Soul, dans la roue de Prince Paul, va dépasser toutes les frontières, profitant du flou juridique autour du clearing (obtenir les ayants droits d’une œuvre en échange d’une compensation financière), pour créer une ambiance sonore unique. Les cassettes familiales de jazz, rock, folk, country, se font dépoussiérer, mélanger dans une atmosphère solaire et psychédélique.

De La Soul Side 1Exemples ? Eye Know mixe du Steely Dan avec du Otis Redding et du Mad Lads. Ghetto Thang du James Brown et Kraftwerk, Plug Tunnin’ va sur Billy Joel et Bar-Kays, les singles The Magic Number et Me, Myself & I ne sont pas en reste, reprenant pour le premier du Johnny Cash, Syl Johnson quand le second se veut une relecture de Funkadelic. Des éléments courts, très courts ou alors totalement reconnaissables pour un melting-pot détonnant et révolutionnaire. Say No Go qui s’appuie sur du Hall and Oates, groupe de pop blanc très eighties, approche impensable dans le milieu alors. De plus, le trio colle des textes emplis d’humour, parfois absurdes et fantaisistes avec leur fameux acronyme D.A.I.S.Y Age disséminé un peu partout dans l’opus, mais aussi des références à la paix et l’amour en gardant un certain degré de revendications.

Une approche originale qui va connaître un succès aussi bien commercial que d’estime et qui va inspirer tout un courant. En effet, d’autres groupes devenus légendaires depuis vont suivre et poursuivre la démarche, tels que A Tribe Called Quest ou encore Jungle Brothers (les deux présents sur l’excellent morceau Buddy, véritable hymne du genre) avec qui ils créent le collectif Native Tongues, partageant le même goût pour le rap jazzy, positif et joyeux. Il n’en faut pas plus alors pour voir la presse coller une étiquette de « new-hippie » à la bande et plus particulièrement à De La Soul qui refusera catégoriquement de se voir passer pour des illuminés ou d’être utilisés en pare-feu du rap contestataire. Tout sauf un hasard si l’album suivant s’appellera De La Soul Is Dead et représentera un pot de fleurs renversés sur sa cover…

De La Soul Side 2Pionniers en matière de défrichement de vieux disques et de diggin’ (littéralement « creuser », discipline consistant à partir à la recherche de samples obscures, inconnus que mettront en exergue des producteurs comme Madlib, J Dilla ensuite), ils en seront aussi les premières victimes à en connaître les limites. La jungle sans foi ni loi va être subitement freinée quand The Turtles intentera un procès au groupe pour l’utilisation sans autorisation d’une portion d’une dizaine de secondes de leur titre You Showed Me. Ironie du sort – et peut-être aussi coup de chance atténuant ainsi la somme à rembourser – c’est sur un simple interlude d’une minute et non sur un titre entier que De La Soul doit sortir le chéquier. Mais l’affaire fait du bruit et ouvre une jurisprudence visant à réglementer l’exercice. Autre sanction bien plus tard, l’album n’étant pas en règle sur les ayant droits, il mettra longtemps, trop longtemps a connaître de possibles rééditions et même d’apparaître sur les plateformes de streaming (plus un souci de contrat avec le label sur la gestion des masters pour ne rien arranger).

C’est aussi bien pour sa qualité, son originalité, son impact durable sur le mouvement que pour sa place historique dans le développement du rap que 3 Feet High and Rising est unanimement considéré comme un acte fondateur, un game changer pour un style musical appelé à devenir le numéro un la décennie suivante.

Alexandre De Freitas

De La Soul – 3 Feet High and Rising
Label : Tommy Boy Records
Date de sortie : 6 février 1989

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