Septième chapitre de notre rétrospective en 50 personnages de la BD franco-belge : l’invention d’un nouveau type de héros, plus moderne, nommé Bernard Prince, et la naissance d’un dessinateur qui va compter dans les décennies suivantes, Hermann.

On est au milieu des années 60, et ça cogite dur au sein de l’état-major du Journal de Tintin, car la concurrence est rude dans le monde des revues hebdomadaires de bandes dessinées : entre Spirou qui, grâce à l’héritage génial de Franquin en particulier, continue (même si plus pour longtemps) de proposer des bandes dessinées humoristiques imbattables, et Pilote, qui a triomphé avec Astérix, mais mijote un repositionnement qui s’avérera explosif, la pression monte. On sent bien chez Tintin que la société française bouge vite – mai 68 n’est plus très loin -, et qu’il y a une demande croissante pour une rupture des codes de cette BD franco-belge qui a régné sans partage en Europe depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Inventer des héros plus « modernes » est à l’ordre du jour, et le génial Greg (Michel Régnier), scénariste prolifique et alors rédacteur en chef du journal, s’associe avec un jeune dessinateur belge quasiment inconnu, Hermann Huppen, pour créer Bernard Prince.

Bernard Prince commence par être, en 1966, pour quelques courts récits, un « banal » agent d’Interpol. Sentant l’impasse, Greg le réinvente en navigateur et aventurier, parcourant les mers à bord de son bateau, le Cormoran. Il est amusant de rapprocher ce « nouveau héros » de Corto Maltese, que Pratt créera à peu près au même moment, tant il y a des points communs entre les trajectoires de nos deux marins romantiques (… même s’il faut bien admettre que Corto dépassera de la tête et des épaules toute la concurrence…). Ouvertes à un univers qui semble à cette époque vertigineusement illimité, les aventures de Bernard Prince se dérouleront dans les ports d’Asie, les jungles tropicales, les déserts ou les territoires les plus hostiles de la planète. Moins radicalement « moderne » que Corto, Bernard Prince reste un héros encore assez classique : courageux, intelligent, généreux, il est surtout doté d’un sens moral irréprochable… preuve que Greg n’arrive pas encore à s’affranchir des « valeurs » d’une société européenne très traditionnelle. Pourtant, il a l’intuition de s’inspirer du Tintin d’Hergé, et de faire de Prince le membre d’une petite famille, avec Barney Jordan, version « hardcore » du Capitaine Haddock, alcoolique, bagarreur et excessif mais débordant d’humanité, et avec Djinn, version moins colonialiste des Zorrino et Chang, qui représente quant à lui l’innocence, la curiosité et une forme d’optimisme face à la dureté du monde adulte.
Bernard Prince se distingue du tout venant de la BD de l’époque par une combinaison gagnante : la violence extrême – ultra réaliste souvent – des situations dans lesquelles se débat notre trio, et le fort niveau émotionnel des récits, qui se résument la plupart du temps à une tentative de survie dans un milieu hostile. Il y a bien entendu des méchants fourbes et cruels dans Bernard Prince, mais il y a surtout des paysages, qui sont aussi importants que les adversaires humains : des tempêtes qui vous engloutissent, des jungles où vous devenez fou, des fleuves qui vous emportent, de la chaleur qui vous étouffe, et pas mal de catastrophes naturelles…
L’un des meilleurs exemples en est fourni par La fournaise des damnés, septième épisode de la série, et l’un des joyaux de la période classique de Bernard Prince : Prince et le Cormoran partent au secours de personnes piégées par les flammes d’un gigantesque incendie dans les forêts canadiennes. Le scénario est haletant et toujours crédible, la tension ne retombe jamais, tandis que le dessin de Hermann fait des merveilles pour nous faire vivre « de l’intérieur » la terreur physique que provoque un aussi terrible incendie. Bien sûr, on pourra toujours trouver un peu datées certaines des attitudes de notre « héros », mais, en même temps, quoi de plus contemporain – étant donné l’état d’urgence climatique que notre planète vit en ce moment -, que cette histoire de lutte désespérée contre le feu, alors que le monde entier semble transformé en brasier ?
Au delà de l’évolution saisissante du style graphique de Hermann au long de la série (qu’il quittera à la fin des années 70), et au cours des décennies qui suivront avec ses œuvres suivantes (Comanche, les Tours de Bois Maury, Jeremiah), Bernard Prince annonce déjà les évolutions des années 1970 et 1980, avec une violence plus explicite, des personnages moralement plus ambigus, une fascination accrue pour les espaces hostiles, et surtout un désenchantement progressif face à un monde en train de perdre son innocence et sa virginité.
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Eric Debarnot
Bernard Prince, tome 7, La fournaise des damnés
Scénario : Greg
Dessins : Hermann
Éditeur : Editions Le Lombard
48 pages
Année de parution : 1974
Bernard Prince, tome 7, La fournaise des damnés – extrait :

