Courtney Barnett – Creature of Habit : le vertige des habitudes

Quatre ans et demi après Things Take Time, Take Time, Courtney Barnett revient avec Creature of Habit, un album qui creuse encore un peu plus son sillon introspectif. Au risque assumé de la répétition, mais en proposant quelques pistes pour le futur…

Courtney Barnett Ticketmaster
Photo : Ticketmaster

Quatre ans et demi depuis Things Take Time, Take Time, le dernier album de Courtney Barnett, et également un hommage – inspiré – à la lenteur ! Au rythme frénétique où tout se passe en ce moment, c’est presque une éternité. C’est en tout cas une grosse prise de risque de la part d’une artiste, certes singulière, mais qui court le risque d’être oubliée, son souvenir noyé dans le flux des nouveautés qui déferlent sur nous chaque semaine. Et d’ailleurs, il nous faut avouer avoir même manqué la sortie de Creature of Habit, le 27 mars dernier. Mais si Courtney revendique le droit de prendre son temps pour écrire et composer, revendiquons le nôtre pour l’écouter !

Creature of HabitSi l’on y pense, il y a toujours eu, chez Courtney Barnett, une manière particulière de faire surgir une sorte de réflexion existentielle à partir de presque rien : une promenade quotidienne, une rencontre ordinaire, voire une pensée fugace, un simple détail de sa vie quotidienne. Elle travaille avant tout sur la banalité, non pas pour la glorifier ou au contraire pour la ridiculiser, mais pour rechercher, avec des mots soigneusement choisis, les troubles qui se dissimulent derrière la façade des apparences. Creature of Habit (dont le titre traduit bien cette démarche) poursuit la même approche, alors que l’on pouvait imaginer / espérer une sorte de rupture causée par ces quatre ans et demi. Il pousse même un peu plus loin cette logique : il s’agit de reconnaître combien nos vies sont faites de répétitions, de gestes automatiques, de pensées qui tournent en rond. Cette absence de changement, évidente dès la première écoute, est un autre risque pris par Courtney. Nombre de nos amis nous ont d’ailleurs dit qu’ils avaient trouvé ce nouvel album pas très passionnant. Et il est vrai que la progression est minimale, comme si chaque nouvel album – chaque nouvelle chanson ? – avançait à petits pas, hésitants, Courtney étant pleinement consciente de la difficulté qu’elle rencontre à sortir de ses propres schémas.

Mais il y a aussi sur la pochette cette image d’une mante religieuse (praying mantis en anglais), souvent associée à la mort, la cruauté, le danger de la sexualité : s’agit-il justement de matérialiser le trouble et la menace qui se dissimule derrière la banalité ? Pas du tout ! Cette image, et la chanson Mantis que l’on découvre en plein cœur de l’album, Courtney les a expliquées : « C’est la pièce maîtresse microcosmique de cet album ; elle incarne le message et la signification de chaque morceau. Elle traite de la quête, et elle m’a aidée à trouver mon chemin à travers cet album ». La mante religieuse représente – en Australie au moins – « la patience, la persévérance, elle est un guide pour ceux qui avaient besoin d’être dirigés ».

L’album débute pourtant par un titre différent, inhabituellement dynamique et déterminé : on avait découvert Stay In Your Lane en octobre 2025, et, devant cette bombinette mélodique et agressive, typiquement indie rock, qui renvoie plus aux Breeders qu’aux albums précédents de Courtney Barnett, on s’est pris à imaginer une rupture. C’est une fausse piste, car, dès le très joli Wonder qui suit, on se retrouve bel et bien de retour sur le territoire habituel de notre discrète poétesse australienne : « I don’t wanna waste away / Sitting here and overthinking / Maybe on another day / We’ll be in a better place to / Talk about it » (Je ne veux pas me laisser aller à la rumination / Rester assis ici à trop réfléchir / Peut-être qu’un autre jour / Nous serons dans de meilleures dispositions pour / En parler). Eloge de l’esquive, voire de la fuite ? Site Unseen sonne Americana, pour ne pas dire country, c’est dire qu’on est loin de la prise de risque. Mostly Patient ralentit le rythme et séduit avant tout pour son texte brillant : « Sometimes impatient, but mostly patient / I see you waiting for things to change » (Parfois impatient, mais surtout patient / Je te vois attendre que les choses changent). Impossible de nier que Courtney Barnett a une belle plume, sensible, précise et juste quand il s’agit de dépeindre les hésitations et dilemmes des vies ordinaires. Toujours dans un registre country rock, One Thing At a Time est un très beau morceau, parce que Courtney, dont on connaît le talent de guitariste, laisse parler sa six cordes, dans un long final remarquable.

La seconde face reprend la même structure que la première, avec Mantis en ouverture puissante, mélodiquement attractive et thématiquement déterminée (remercions la mante religieuse d’avoir aidé Courtney à trouver son chemin), suivie de trois titres plus légers mais séduisants, avant une conclusion forte. On apprécie l’aveu de Sugar Plum : Courtney, l’ex-égérie slacker, se sent dépassée ! « And by the way / I just wanna say / Yeah, you know those words don’t come easy to me / So I’m looking for a little leniency » (Et au fait, je voulais juste dire, oui, tu sais, ces mots ne me viennent pas facilement, alors je te demande un peu d’indulgence). Une chanson qui pourrait devenir un bel hymne à l’impuissance, qui est l’un des sentiments les plus universels qui soient en ce moment.

Same a recours, de manière inhabituelle chez Barnett, à l’électronique, aux synthés, aux effets sonores, et traduit une tentative de sortir du cadre habituel pour aller produire quelque chose de plus pop : ça ne fonctionne qu’à moitié, mais on apprécie l’effort. Great Advice mélange spoken word au goût du jour et guitare dissonante, et c’est assez réussi, avouons-le : on est presque dans la new wave façon XTC du début des années 80, adaptée à 2026. Mais c’est l’excellente conclusion de Another Beautiful Day, long titre solaire, combinant refrain catchy, pont atmosphérique, et solo de guitare brillant, qui finit par emporter le morceau. Si l’on est optimiste, on peut le voir comme une porte de sortie possible pour Courtney Barnett, un espoir de tourner définitivement le dos à ses obsessions pour la vie ordinaire, pour la répétition.

Pour aimer Creature of Habit, il faut accepter de se laisser porter par des chansons qui semblent parfois tourner en rond pour mieux creuser leur sillon. Accepter que tout ne soit pas immédiatement saillant, que certaines lignes mélodiques mettent du temps à s’imposer. Et puis, au fil des écoutes, quelque chose s’installe : une atmosphère, une cohérence, une manière d’habiter le temps qui devient presque tangible. Creature of Habit agit comme une présence diffuse, qui persiste après l’écoute. C’est un disque qui ne s’impose pas, qui s’infiltre. Mais qui, finalement, pourrait bien traduire une issue lumineuse à la neurasthénie.

Eric Debarnot

Courtney Barnett – Creature of Habit
Label : Fiction Records
Date de parution : 27 mars 2026

 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.