[POUR] « Minotaure » de Andreï Zviaguintsev : l’architecture du silence

Neuf ans après Faute d’Amour, Andreï Zviaguintsev revient avec Minotaure, un drame conjugal qui se transforme en une implacable radiographie de la Russie contemporaine. Entre adultère, mensonges et collaboration avec le pouvoir, le cinéaste poursuit son exploration d’une société gangrenée par le silence et la corruption morale.

Minotaure
Copyright Anna Matveeva

Il a fallu attendre 9 ans, après le crépusculaire Faute d’Amour, pour voir un nouveau film d’Andreï Zviaguintsev. La maladie, l’exil et la pandémie ont rendu cette décennie particulièrement éprouvante pour le cinéaste russe, qui avec Minotaure, poursuit son exploration désenchantée du désagrégement civilisationnel et humaniste de son pays.

Minotaure afficheDans cette relecture de La femme infidèle de Chabrol, Zviaguintsev refait de la structure familiale, déjà largement scrutée dans Faute d’Amour ou Elena, un laboratoire d’interactions disséquées au scalpel. Le motif initial de l’adultère et du fait divers se voit doublé par l’entrée en « opération spéciale » de la Russie, obligeant le mari chef d’entreprise à fournir de la chair à canon parmi ses employés. Le dispositif de surveillance, particulièrement travaillé dans les surfaces vitrées de la villa privée et de l’open space où l’on peut voir les écrans des subalternes, se double d’une exploitation vénéneuse de la photographie, témoignage de l’intimité illicite d’un couple passionnel, tandis que l’appareil lui-même se transforme en instrument létal ou générateur de preuves impossibles à exploiter.

Zviaguintsev n’a rien perdu de sa maîtrise dans le regard froid qu’il plaque sur des personnages figés dans une structure ou un système, pantins désireux de s’accorder privilèges et satisfaction d’appétits divers pour combler l’immense vide qu’ils alimentent par leur compromission. Les sur-cadrages enferment autant les individus qu’ils donnent à voir un environnement savamment ouvragé, où le luxe et l’espace (comme ce travelling circulaire autour d’une scène de sexe) donnent l’illusion d’un contrôle, tandis que l’arrière-plan sonore ou visuel distille quelques indices d’une guerre qui ne dit pas son nom, une ligne de front où l’on disparaît au profit des diverses échelles du pouvoir.

Minotaure déplie ainsi un labyrinthe d’autant plus glaçant que son centre est dénué de cœur palpitant. Le cinéaste donne surtout à voir les arrangements pour se frayer un chemin qui garantit un parcours continu, pour peu qu’il enferme tous les autres. Car toutes les actions des protagonistes visent à alimenter, dans une série de non-dits, la vaste entreprise du silence : cacher, effacer, débarrasser, taire, faire taire. Artisans zélés de l’opacité, où la femme éplorée se laisse enlacer par son mari pour mieux sceller un secret qui a tout d’un nouveau contrat de mariage.

Dans cette intrigue vénéneuse, la double échelle entre la structure familiale et celle de la nation s’avère dévastatrice. Elle met au jour un homme qui possède autant le destin de sa femme qu’il a droit de vie et de mort sur ses employés, en les envoyant au front avec la bénédiction d’un pouvoir qui saura le récompenser pour sa collaboration. L’itinéraire dans le labyrinthe semble donc sans embûches et s’achèvera sur un plan au-dessus des nuages : un surplomb d’une parfaite ironie, photo retouchée par un enfant, qui semble conscient qu’il appartient à un monde dépourvu de toute ligne d’horizon.

Sergent Pepper

Minotaure
Film germano-franco-letton de Andreï Zviaguintsev
Avec : Dmitriy Mazurov, Iris Lebedeva, Boris Kudrin
Genre : Drame
Durée : 2h15mn
Date de sortie en salles : 14 octobre 2026

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