[Interview] Shearwater (1ère partie) : « Permettre au monde extérieur d’entrer dans ma musique »

Parce que The New World est déjà l’un des albums les plus remarquables de 2026, nous avons voulu parler au remarquable « chercheur / créateur », ou encore « musicien-écrivain-scientifique » qu’est Jonathan Meiburg, pour faire le point sur son approche avec son groupe Shearwater.

Shearwater Photo J Benson
© Photo : J. Benson

Benzine : Je dois commencer par avouer que je suis ta musique depuis deux décennies, qu’elle a enchanté mon existence, et que je suis très heureux de pouvoir te parler aujourd’hui. Mais j’imagine que ça doit te sembler puéril quand je te dis ça…

Jonathan Meiburg : Non ! Non ! Chaque fois que quelqu’un vous dit que ce que vous avez fait est important pour eux, c’est… C’est… pour ça qu’on travaille. Comme on ne reçoit pas vraiment d’argent [Rires]

Benzine : J’ai découvert Shearwater avec la trilogie « Island Arc » qui m’a bouleversé, je me suis un peu moins attaché aux disques qui ont suivi, et j’en suis désolé… mais les deux derniers disques m’ont permis de retrouver pleinement la magie de l’époque, avec en plus, une contemporanéité qui y ajoutaot encore de la valeur…

JM : Un artiste a tendance à aimer les dernières choses qu’il a faite, mais je dois avouer qu’en effet, avec ces deux derniers albums (The Great Awakening et The New World), nous sommes arrivés plus près de ce que j’ai toujours voulu faire : une musique qui invite l’auditeur à entrer en elle. Les disques que je préfère sont ceux qui vous laissent de l’espace où entrer, et je pense que ces deux disques ont un peu plus cette qualité.

Benzine : Je ne sais pas si je n’ai pas compris ce que tu voulais faire avec The New World, mais je l’ai trouvé moins focalisé sur la nature, et plus sur l’Homme, avec des souvenirs, des sentiments humains. Et même des choses très violentes… 

JM : C’est peut-être vrai [Hésitation]… Les premiers mots du disque : « Racing through the dark ahead / Saw a path, it made no sense / Thought it was an accident » (Je fonçais dans l’obscurité devant moi / J’ai aperçu un chemin, cela n’avait aucun sens / J’ai cru à un accident)… C’est ce qu’on ressent aujourd’hui. Chaque matin, vous vous réveillez avec le monde qui est en train de « vous hurler dessus ». Alors vous essayer de ne pas céder à l’ignorance d’un côté, et au désespoir de l’autre. Et les solutions sont très frustrantes… Néanmoins, comme dans cette chanson Daydream Unbeliever, vous devez prendre votre expérience de tout ce chaos, il reste en dessous une forme de sérénité que l’on peut trouver. Quelque fois. Si vous avez de la chance… Internet, après avoir grignoté les coins de notre vie, essaie maintenant d’être au centre de tout. Le plus de temps je passe sur Internet, le pire je me sens. Toujours. Je ne sais pas si ça passe dans ma musique, mais il faut regarder en dehors d’Internet, et, comme chantait The Incredible String Band il y a quelques années, trouver « de quoi nous sommes faits ».

Benzine : Et la situation politique internationale n’aide pas à rester serein…

JM : Au delà de la question politique aux USA, et je me sens partiellement responsable de ça, en tant qu’Américain, j’essaie de me souvenir que l’endroit sur la terre où vous êtes né n’a rien à voir avec qui VOUS êtes. Les gens sont perdus quand ils se mettent à penser que leur nationalité est la chose la plus importante qui les définit. Depuis toujours, nous, Américains, on nous a ressassé que notre pays était BON, qu’il était une force du BIEN dans le monde, le « plus GRAND pays de la planète », et vous commencez à y croire… Donc, c’est sans doute sain de réaliser, même d’une manière aussi brutale, que, non, ce n’est pas vrai. Mais c’est étrange de voir les USA aller dans une direction où on m’a toujours dit qu’ils n’iraient jamais… On se sent très seul, ici, aux USA.

Et j’insiste là-dessus parce que, forcément, ça a infusé dans l’album…

Benzine : Revenons à l’album, où vous utilisez beaucoup plus encore de sons « naturels », qui apparaissent au milieu des morceaux, que dans les précédents…

JM : C’est une chose qui est devenue de plus en plus une part de mon « processus » de composition, à partir de mon travail dans Loma : ça a été un changement, le premier album de Loma, dont je suis très fier, une rupture forte avec Jet Plane and Oxbow… Nous avons commencé à intégrer ces sons enregistrés autour de la maison où nous étions en train d’enregistrer, et j’ai adoré ça. On avait une règle : si l’un des chiens aboyait pendant qu’on enregistrait, on devait garder l’aboiement, quelles qu’en soient les conséquences.  Permettre au monde extérieur d’entrer dans le disque est un plaisir. Quand je réécoute le chien Bobo aboyer à la fin de la chanson Daydream Unbeliever, Je suis toujours content de me dire « C’est mon ami, Bobo ! »

Dans The Great Awakening, il y a un « solo de toucan » qui est l’un de mes moments préférés : c’est dans la chanson Aqaba, on enregistrait en Guyana [ex-Guyane britannique], et le toucan criait d’un côté de la rivière, et il y avait une falaise d’argile de l’autre, ce qui produisait un écho parfait. Et je ne sais pas si le toucan aimait entendre le son de sa propre voix en écho, comme on le fait tous dans ces cas-là, ou s’il pensait qu’il y avait un rival de l’autre côté qui était vraiment brillant. Mais en tous cas, ces sons transportaient exactement le sens que je voulais donner à cette chanson.

Ce genre de sensation, je voulais les retrouver dans notre dernier album. On enregistre nos disques dans ma ferme, et si j’entends un son qui me semble beau ou plein de sens, je l’enregistre sans me poser de question, je le classe dans une bibliothèque de sons. Et quand, dans une chanson, j’en ressens le besoin, j’en inclus un. Parce que je veux que nos chansons soient un « endroit où aller », ce genre de choses aide énormément. Le risque  est que ces sons peuvent être tellement intéressants qu’ils deviennent plus intéressants que votre chanson ! [Rires] Je ne sais pas si tu te souviens de la chanson de R.E.M. You Are The Everything sur l’album Green , mais elle commence par ce magnifique chant de grenouilles, et je suis toujours déçu quand je l’écoute, et que les grenouilles sont remplacées par la voix humaine ! [Rires]

Sur ce disque, mon moment favori en termes d’enregistrement « sur le terrain » est peut-être celui, sur la chanson The Only Sound I’m Afraid Of, de la forêt tasmanienne avec des canards – je crois – qui produisent des coin-coins étranges, énervants, comme des cris d’animaux que vous n’avez jamais entendus avant. Ou bien c’est peut-être les oiseaux et les cloches sur More and More.

(A suivre)

Propos recueillis par Eric Debarnot

Leur dernier album :

Shearwater The New WorldShearwater – The New World
Label : Polyborus
Date de parution : 31 juillet 2026

 

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