L’apparition d’un nouvel album de Jonathan Meiburg et de son Shearwater est toujours un grand moment d’une année musicale. Bonne nouvelle, The New World est magnifique, l’un de ses meilleurs disques. Mauvaise nouvelle, il est loin d’être facile d’accès. Mais on n’en attendait pas moins, non ?

Nous n’allons pas, une fois encore, chanter ici la gloire méconnue de Shearwater, l’un des groupes de rock indie US les plus artistiquement impressionnants du début du XXIe siècle. Non, nous allons juste rappeler que, même si Jonathan Meiburg avait peu à peu perdu de son inspiration initiale, chaque nouvel album signé Shearwater reste attendu « comme le messie » par une petite mais fidèle troupe de disciples à travers le monde. Dans l’espoir de revivre encore une fois ces moments merveilleux que les meilleurs disques du groupe nous ont fait vivre.

Quatre ans se sont écoulés depuis la rupture expérimentale et « animaliste » de The Great Awakening, un disque passionnant mais pas « facile », et on se demandait comment Meiburg allait nous revenir, s’il allait même nous revenir. Ce The New World, avec sa pochette qui évoque évidemment celles de la « trilogie Island Arc« , a été semble-t-il financé par crowdfunding, ce qui n’étonnera que ceux qui pensent que les maisons de disques de 2026 investissent encore dans de la musique différente et ambitieuse. Il s’avère que Meiburg, toujours totalement en contrôle déterminé, a choisi de revenir vers une forme lyrique et mélodique plus proche de celle de sa « grande époque », mais pour explorer non plus la beauté éblouissante de la nature : à l’autre extrémité du spectre thématique et émotionnel, The New World – titre terriblement ironique – travaille sur la noirceur terrible de l’âme humaine. Comme si Meiburg avait trouvé dans nos plus noirs secrets intimes la source, la cause de l’apocalypse écologique qu’il a toujours redoutée, et qui est là, devant nous, aujourd’hui. Illustration, titre après titre, de ce sujet peu ordinaire pour un… album de rock…
Even Song, introduction sublime, tant vocalement que mélodiquement, déploie ce lyrisme « organique » que nous avons appris à adorer à l’époque de Rook. Au point de nous inquiéter même un peu : ne s’agit-il pas ici d’un retour « nostalgique » de Jonathan Meiburg à ses origines ? Non, pas tout à fait, car la musique est comme perturbée par des effets électroniques ou acoustiques bizarres, des voix fantomatiques, des bruits dérangeants, introduisant un malaise derrière la beauté de la chanson. Ce que le texte confirme : « Racing through the dark ahead / Saw a path, it made no sense / Thought it was an accident » (Je fonçais dans l’obscurité devant moi / J’ai aperçu un chemin, cela n’avait aucun sens / J’ai cru à un accident). Adieu à la contemplation éperdue de la nature de la « grande époque » de Shearwater, bonjour à une sourde angoisse existentielle et aux sombres tourments du doute.
More and More, sur un rythme de claviers plus marqué, est un titre plus ample, moins singulier sans doute, qui bénéficie de l’ajout d’instruments à vents, faisant évoluer le son habituel du groupe. Il poursuit la même démarche introspective : il s’agit de distiller, à travers des mots parfois étranges, un sentiment de changement irrémédiable, mais également insaisissable, de nos existences. « You’re chafing at the restraints / I’m spinning out angrily / More and more / And racing down the riptides » (Tu te débats contre tes entraves / Je pars en vrille, furieux / De plus en plus / Et je fonce à travers les courants violents). La violence des images semble contredire la beauté de la musique, et crée un trouble profond.
Daydream Unbeliever monte encore d’un cran, avec l’entrée dans l’arène de la batterie, et avec des moments de lyrisme bien plus forts que dans les deux titres précédents, jusqu’à ce que les cordes balaient tout. Un morceau littéralement « pré-apocalyptique », sans doute l’un des plus évidents (commerciaux ? N’exagérons rien !) de l’album… Parfait s’il s’agit de convaincre quelqu’un, qui n’aurait jamais écouté Shearwater, de l’importance du groupe. « He says / Only the strong survive / He don’t / Get to decide / What strength is » (Il dit / Que seuls les forts survivent / Mais ce n’est pas à lui / De décider / Ce qu’est la force). A la fin, les chiens aboient, et l’humanité passe (ou trépasse ?).
A Mink in the Dust semble d’abord construit sur un jeu de percussions et de sonorités électroniques, une combination inhabituelle chez Meiburg. La tristesse est toujours là, mais elle devient presque dansante, plus abstraite aussi. C’est alors que des chœurs s’élèvent et qu’une clarinette vient colorer le tout d’une élégance post-moderne… jusqu’à ce que la chanson, déroutante, se déconstruise devant nous. Le morceau le plus franchement expérimental de The New World.
The Only Sound I’m Afraid Of revient sur un terrain plus habituel pour le groupe, et nous permet de retrouver nos marques. Mais Meiburg y chante d’une voix plus basse que la « normale », et un crescendo menaçant a tôt fait de décupler la tension que génère la chanson, qui se termine dans un paroxysme d’angoisse. Celle de la vie « ordinaire » dans un monde incompréhensible : « And the only sound / I’m afraid of / Is coming home now / To live a long life / Of unison » (Et le seul son / que je redoute / C’est de rentrer chez moi / Pour vivre une longue vie / À l’unisson). L’un des titres les plus sombres de toute la discographie de Shearwater.
The High Ranges ouvre la seconde face de l’album d’une manière plus réflexive, plus introspective sans doute. Mais cette rumination sur le passé et sur l’innocence disparue n’a rien de « classique » : avec la musique qui bringuebale et qui grince derrière lui, Meiburg semble réaliser que « l’horreur » a toujours été là, depuis l’enfance. « In the house, so dark / Hidden alcoves / And mother’s warning / They really weren’t such innocent days » (Dans la maison si sombre / Des alcôves cachées / Et la mise en garde de mère / Ce n’étaient vraiment pas des jours si innocents). Et la conclusion jazzy ne nous offre aucun soulagement.
Slugs in the Marigold apparaît alors comme une rupture inattendue par rapport à la suite de morceaux qui l’a précédée, et qui a construit une atmosphère fantomatique et sombre, bien particulière. Presqu’une chanson pop, avec la mélodie la plus immédiatement séduisante de tout le disque. Sauf que, évidemment, les choses ne sont pas si simples : derrière le refrain presque entraînant, la musique semble constamment au bord du dérapage, à moins que ça ne soit du délitement. Et puis, enchantés par la mélodie, nous n’avons pas immédiatement pris garde aux paroles : « Do what you like / But she won’t take the medicine this time / Go away / Go away / And Mama’s gonna cry / And Papa’s gonna cry » (Fais ce que tu veux / Mais elle ne prendra pas son médicament cette fois / Va-t’en / Va-t’en / Et Maman va pleurer / Et Papa va pleurer). Alors on frissonne, et ce n’est pas de plaisir…
Puisque Anamnesia semble parler d’anamnèse (soit, d’après le dictionnaire, « l’interrogatoire du patient par le professionnel de santé, afin de recueillir des renseignements précieux sur ses antécédents médicaux, familiaux et personnels), on comprend qu’il s’agit, une fois encore, de retourner aux racines du mal, pour en comprendre l’origine… Qui se trouve bien évidemment, comme toujours, dans les troubles secrets familiaux : « Daddy’s chasing memories / He’s not ready to concede / He never stops haggling / Until you hit the limit » (Papa court après des souvenirs / Il n’est pas prêt à céder / Il ne cesse de marchander / Jusqu’à ce que tu atteignes la limite). La beauté de la mélodie dérape alors dans la dissonance, entre la voix qui se fait lugubre, et les notes de piano et de saxo de plus en plus « fausses ». C’est une conclusion, terrible et définitive, un constat accablant de défaite intime de l’humanité. L’apocalypse est en nous.
Une conclusion ? Pourquoi ? Il reste encore un morceau.., You and Your Dog, qui dure 7 minutes et est peut-être le plus spectaculaire du disque. Eh bien, parce que ce récit d’une balade d’un couple avec un chien, aussi ordinaire apparemment que profondément fantastique, raconté par Laurie Anderson sur un accompagnement sonore fluide, voire liquide, semble faire partie d’une « autre histoire » que celle construite par Meiburg dans les huit titres qui l’ont précédé. Il s’en dégage une étrangeté aussi banale que surnaturelle, qui fait plutôt écho au travail de Lou Reed (évidemment ?) et John Cale avec le Velvet, ou de David Byrne dans certains de ses morceaux les plus déviants. Mais bon, on ne se plaindra pas de cette rupture, car You and Your Dog est tout simplement parfait. « I wish I’d paid more attention / I thought those days were going to go on / Forever » (J’aurais aimé être plus attentive / Je pensais que ces jours allaient durer / Pour toujours)…
Nous voici donc, incrédules, devant un nouveau chef d’oeuvre de Shearwater. Mais un chef d’œuvre qui n’a, de manière surprenante par rapport à la discographie de Shearwater, pas grand chose d’aimable. Soit une excellente raison pour s’y immerger, encore et encore, pour en explorer la troublante et douloureuse beauté.
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Eric Debarnot
