TVOD – the Farm : et si la fête était finie ?

Succédant à une floraison de disques « post-punks » envahis par un pessimisme noir devant l’état du monde, le nouvel album de TVOD a choisi de se référer à George Orwell et à sa Ferme des animaux : et s’il devenait vraiment difficile de faire la fête ?

TVOD Kristin Sollecito
© Photo : Kristin Sollecito

Si le premier album des New-Yorkais de TVOD, l’enthousiasmant Party Time avait emporté la palme de l’album punk à la fois le plus lucide sur l’état de nos sociétés et le plus festif, l’un des commentaires marquants de Tyler Wright, (co)leader du groupe, que nous interviewions à l’époque était sans doute : « Parfois, la forme ultime de protestation, c’est de lever les bras, ouvrir une bière et dire : « Fuck it all, on va s’amuser ! » ». Et l’exubérance jusqu’au-boutiste des prestations scéniques du groupe confirmait parfaitement ce choix de danser jusqu’au bout de la nuit pour « faire la nique » au chaos du monde et aux mensonges de nos soit disant dirigeants.

The Farm

Avec The Farm, second album très attendu de l’un des groupes punks les plus brillants de notre époque, quelque chose semble avoir changé dans l’approche « politique » de TVOD. Si la ferme apparaissant sur la pochette de l’album a tout du jouet anodin (au moins jusqu’à ce qu’on identifie les corps humains à terre…), et qu’il s’agit d’un diorama réalisé par Tyler Wright lui-même sur sa table de cuisine, l’inspiration du groupe est cette fois « orwelienne » puisqu’elle provient du second livre le plus célèbre de l’écrivain visionnaire, Animal Farm. Ce serait d’ailleurs pendant une tournée française, en Normandie, dans une ferme de Neufchâtel-en-Bray, que le projet a pris forme, alors que le groupe a lu collectivement le livre d’Orwell et a travaillé sur des démos.

Pour ceux qui ne l’auraient pas lu, expliquons qu’Animal Farm, critique de la Révolution Russe et du régime stalinien, traite d’un projet d’émancipation qui se transforme en système de domination. TVOD transpose cette idée à l’Amérique contemporaine marquée par l’autoritarisme, la désillusion et la perte de confiance dans les institutions. La ferme symbolise donc à la fois un refuge et une prison pour ceux qui pensent pouvoir échapper au désordre social et à la violence institutionalisée en quittant la ville, mais qui retrouvent ailleurs les mêmes mécanismes.

Et si l’album débute par des bruits d’animaux et une discussion faussement anodine entre Billy et Sally, deux personnages que l’on imagine sortis tous droit de Wallace and Gromit (« “Hello Billy” / “Hello Sally” / “How was your day, love?” / “It was bloody shite” »), la demi-heure qui suit va illustrer de manière aussi enthousiaste que colérique pourquoi tout aujourd’hui est « de la merde ». La déflagration punk – mais funky – de Clorox règle brutalement le cas de Billy et Sally, qui pensaient que l’obéissance – à la communauté, au gouvernement – les préserverait : « Here comes Billy / And here comes Sally / They want to make a baby / They want to start a family / It takes a village, it takes a village / To wipe them all out, to wipe them all out / So just do whatever the fuck you want to do / You’re already a corpse / Yeah, you’re already dead / Obey the following orders… » (Voilà Billy / Et voilà Sally / Ils veulent faire un bébé / Ils veulent fonder une famille / Il faut tout un village, il faut tout un village / Pour tous les exterminer, pour tous les exterminer / Alors fais donc tout ce qui te chante, putain / Tu es déjà un cadavre / Ouais, tu es déjà mort / Obéis aux ordres suivants…).

Chacun des neuf titres qui suivent mérite d’être écouté attentivement, et ses paroles gagnent à être décortiquées, ce que nous ne feront pas ici, pour laisser à chacun le plaisir de le faire. Musicalement, on reste – en général – assez proche du « genre » que l’on connaît chez TVOD, le garage-punk hédoniste, énergique et dansant de Party Time, abreuvé occasionnellement de mélodies pop séduisantes (Crab, par exemple, assez proche d’un Indie Rock à la Pixies, est illuminé par sa mélodie).

Ceux qui sont réticents à la « magie TVOD » (mais y en a-t-il vraiment ?) pourront trouver que The Farm manque parfois de l’originalité de son prédécesseur, et reste fidèle aux schémas punk rock bien connus. On leur répondra que l’énergie folle est toujours là, et que Tyler Wright a surtout voulu que ce nouveau disque porte un « message » plus fort que le premier : The Farm n’est pas comme son prédécesseur une compilation idéale de chansons créées sur plusieurs années et longuement testées sur scène, mais bien un album cohérent, construit autour d’une idée directrice claire, le concept pouvant passer occasionnellement « devant » l’efficacité des morceaux.

Il reste que des titres comme Wet Brain – sur la désillusion amoureuse et existentielle -, Rerun – l’un des morceaux essentiels du disque, exprimant la répétition de l’existence, le refus d’une vie conformiste et l’aspiration à la liberté – et son refrain « hymnique », ou encore le magnifique Meetings – à la fois énergique et douloureux – sont des classiques immédiats du répertoire de TVOD.

On remarquera aussi que le groupe explore de nouveaux territoires émotionnels, plus doux-amers, comme sur le beau Natalie Portman (private joke sur l’histoire d’un fantôme, parlant de l’errance et du déracinement), ou comme sur la surprenante conclusion, quasi acoustique, de Counting Sheep (Bed) : « You make your own damn bed / And wait for dreams to come true / And when you look in the mirror / Oh you wish it wasn’t you » (Comme tu fais ton lit, tu te couches, bon sang / Et tu attends que tes rêves se réalisent / Et quand tu te regardes dans le miroir / Eh bien, tu aimerais que ce ne soit pas toi).

Oui, pour qui reste lucide, il peut devenir de plus en plus difficile de faire la fête.

Eric Debarnot

TVOD – The Farm
Label : Mothland
Date de parution : 16 octobre 2026

 

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