Cameron Winter – Live at Carnegie Hall : Unplugged in New York City

Dans Live at Carnegie Hall, les interprétations seul au piano de ses morceaux solo mettent en valeur le lien entre Cameron Winter, frontman de Geese, et un songwriting américain classique.

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Chroniquer le Live at Carnegie Hall de Cameron Winter se fait à ce stade non sans regret. Le concert a été filmé par Paul Thomas Anderson, avec Benny Safdie comme « camera operator » (terme pouvant être traduit selon le contexte par caméraman, cadreur ou opérateur de prises de vue). Le film a été présenté au Festival de New York et sort en salles à domicile le 20 novembre 2026, précédé de critiques le comparant à Stop Making Sense. MUBI détient les droits internationaux et annonce une sortie plateforme hors Amérique du Nord en 2027.

Cameron-Winter-Live-at-Carnegie-Hall-pochetteUne version filmée du concert n’a bien sûr jamais été indispensable pour parler d’un album live. Sauf que dans le cas présent elle existe, ce qui n’était pas le cas pour certains classiques du live des années 1960-1970. Et que son visionnage pourrait donner (ou pas ?) un éclairage supplémentaire à ce qui est entendu. On fera sans par la force des choses.

Tout d’abord l’album est un peu le live d’après. En 2024, Heavy Metal avait été salué comme un pas de côté solo par rapport à Geese. Le groupe a depuis changé de dimension avec Getting Killed, non sans controverse. Dans un contexte où le Rock est vu comme une « musique de vieux » par une partie du jeune public, le groupe a travaillé avec une agence de marketing digital spécialisée dans l’amplification artificielle et la simulation de tendances. Si l’utilisation de manipulation marketing est vieille comme la musique populaire, il est possible de tiquer s’agissant d’un groupe de Rock indépendant.

Mais même dans ce cas, il est possible de rétorquer en évoquant le cas d’Oasis et de sa publicité construite par les scandales avec la complicité assumée des tabloids britanniques. Surtout, on ne peut que partager la défense de sa maison de disques Partisan Records : aucune stratégie marketing ne fonctionne si une partie du public n’est pas séduite par ce qui est marketé. Un peu comme Oasis qui n’aurait pas eu le succès que l’on connaît sans le bref état de grâce de mélodiste de Noel Gallagher et sans un manager et des proches du groupes qui souhaitaient un premier album proche de l’esprit live des Mancuniens.

Getting Killed existe de son côté par la manière dont les ruptures rythmiques, les vocalises et les textes de Winter rencontrent le mal-être d’une partie de ses auditeurs. Pour revenir à Heavy Metal, l’album n’est peut-être pas le sommet folk sous influence Dylan/Cohen/Drake vanté par certains critiques mais il avait quelques morceaux marquants, en particulier un The Rolling Stones comparant la quête créative de Winter à la route autodestructrice de Brian Jones.

Le concert de Carnegie Hall est daté du 11 décembre 2025. Il s’agit d’une performance seul au piano. Un parti pris « unplugged » devenu un artifice marketing depuis les années 1990 mais qui donne ici une dimension supplémentaire aux morceaux, majoritairement issus de Heavy Metal, ici interprétés en approfondissant l’esprit de l’album. En plus de morceaux issus de Singles, le concert comporte trois inédits valant le détour.

L’album débute justement par l’un d’eux : It All Fell in the River, excellent morceau au sens non évident mais au texte que l’auditeur peut aisément faire sien. « It all fell in the river / And very easily passed / And what didn’t fall in the river I abandoned on the grass / It all fell in the river and the tears fell at last » (Tout tomba dans le fleuve et passa facilement et ce qui ne tomba pas dans le fleuve je l’ai abandonné sur l’herbe. Tout tomba dans le fleuve et les larmes sont enfin venues) Choses qui pourraient être associées à la lente digestion d’une rupture, d’une déception de l’existence pour mieux tourner la page et les surmonter.

Retour à l’album avec Try as I May, dont la mélancolie est encore plus audible dépouillée des orgues beatlesques de la version studio. Deuxième inédit, Emperor XIII in Shades se met de manière assumée dans l’ombre des débuts du Boss avec son « meeting for the 57th time » (se rencontrer pour la 57ème fois) écho à Incident on 57th Street. La ballade a effectivement quelque chose du Springsteen pré-Born to Run, l’hyperlyrisme et la dimension Bigger than life en moins. Il y a aussi quelque chose de ça dans la tentative pas totalement aboutie du texte de mêler dimension urbaine, métaphores bibliques et éléments surréalistes à la Dylan. Mais allez, comme souvent avec les frères Gallagher, la musique l’emporte sur les limites du texte.

Pour The Rolling Stones, on ne peut pas dire que le petit intermède au piano sublime un morceau déjà réussi en studio mais cela aurait été le genre de détail rendant le concert mémorable si l’on avait été présent. Love Takes Miles et Cancer of the Skull sont respectivement dépouillés d’un côté proche de Geese et de guitares Folk, tandis que Drinking Age, déjà une ballade au piano sur disque, est quasi-inchangé. La version de Cancer of the Skull fait encore plus surgir le souvenir du Boss des débuts.

Dernier inédit avec If You Turn Back Now. Un morceau réussi, où cette fois l’influence Dylan est mieux digérée dans les paroles. On est dans la lignée des chansons de rupture de ce dernier. Même si, ici, ce serait une chanson de l’immédiat après-rupture, celle du moment où un peu de désir de revenir subsiste malgré la conscience de la nécessité de partir. Comme avec la métaphore biblique de la tentation de revenir à cause des quelques bons côtés d’une relation destructrice : « The devil is real and he’s living in heaven » (Le Diable est bien réel et vit au Paradis). Ou avec la série de juxtapositions du début du morceau telles que le « If you turn back now / I might just call your name » (si tu te retournes maintenant je pourrais crier ton nom).

Nina + Field of Cops est ensuite rendue plus touchante par son passage à l’acoustique. Suit une version rallongée de $0, qui comportait déjà du piano en version studio. Là encore la version dépouillée au piano de la longue conclusion du morceau fait probablement partie des détails dont se souviennent avec le sourire les spectateurs présents. Le concert s’achève sur deux morceaux de Singles : Take It With You passe avec succès de la guitare Folk au piano, et Vines, déjà une ballade au piano en studio, n’est ni saboté ni sublimé par la scène.

Live at Carnegie Hall est-il un chef d’œuvre de l’album live, cette catégorie de disque qui servait de consolation aux fans non présents, et de madeleine de Proust aux spectateurs d’une tournée, tout en remplissant les poches des artistes en attendant d’écrire de nouveaux titres ? Non. Mais peu importe, car il pousse à reconsidérer l’album solo qu’il accompagne. En attendant, on l’espère, de découvrir sa version cinéma.

Ordell Robbie

Cameron Winter – Live at Carnegie Hall
Label : Partisan Records
Date de parution : 9 octobre 2026

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