Dans cette seconde partie de l’interview qu’il nous a accordée, Jonathan Meiburg entre dans les détails de l’enregistrement de The New World, nous parle de sa collaboration avec Laurie Anderson, et de ses projets…

Benzine : Parle-moi un peu des musiciens qui jouent avec toi sur The New World…
Jonathan Meiburg : Le noyau de Shearwater, c’est Dan Duszynski, Emily Lee et moi, qui prenons toutes les décisions ensemble. Parce que le disque précédent avait été réalisé dans un seul endroit, une maison au Texas, à cause du confinement et de la pandémie, nous voulions cette fois aller dans d’autres lieux et rencontrer des gens. Pendant deux semaines, on a travaillé avec Shahzad Ismaily dans son studio de Brooklyn, Figure 8 : il y a deux studios en fait, un à l’étage et un au rez-de-chaussée, et il y a en permanence des musiciens qui travaillent dans les deux. Vous vous rencontrez entre musiciens dans une pièce devant, et je pensais que ça me dérangerait dans mon processus de composition, mais c’était au contraire riche en énergie. Donc on n’a pas arrêté d’inviter des gens à jouer sur notre disque : Firaz Zreik, le percussionniste Mahamadou Tounkara, Mamadou et Moktar Kouyate… Je n’étais pas certain de pouvoir intégrer ce qu’ils jouaient, mais c’était un honneur d’entendre ces musiciens jouer… bien mieux que nous ! [Rires] Je ne sais pas ce qu’ils ont pensé de notre musique à nous, mais ce qu’ils ont joué était étonnant, alors nous nous sommes dit : « il faut que nous reconstruisions nos chansons pour accueillir ça ! ». J’avais un peu peur de produire une sorte de « world music » – comme quand vous combinez toutes les couleurs, et vous n’obtenez rien, juste du gris -, mais ça a donné de superbes textures. Doug Wieselman , qui joue tous les instruments à vent sur le disque, je l’ai rencontré grâce à Laurie Anderson. Et puis bien entendu Laurie, qui est une amie depuis des années, et qui a lu cette histoire pour nous… à la fin du disque. Je l’avais écrite en pensant à elle, j’avais travaillé sur son show ARK pendant quelques années
Benzine : Pour moi, j’ai été absolument stupéfait en entendant cette chanson, je l’ai adorée, mais je me suis dit, on ne dirait pas vraiment du Shearwater. C’était un sentiment étrange, ça tranchait avec le reste du disque. Le texte est magnifique, conceptuel. Mais pourquoi l’ajouter ?
JM : J’ai écrit cette histoire en pensant à Laurie, j’avais tellement écouté sa voix quand était à Manchester sur ARK, que je voulais écrire quelque chose qui lui conviendrait. Je l’ai entendue dire certains mots si souvent, et Laurie est quelqu’un qui peut vous emmener quelque part de vraiment ambigu.
Mais cette chanson est totalement liée avec ce qui a précédé sur l’album… Elle parle aussi de ce sentiment dont j’ai parlé avant : en temps qu’Américain, il y avait plein de choses que je prenais comme acquises, indiscutables, et qui ne le sont pas…
Benzine : Pour moi, il y a quelque chose qui n’a rappelé les textes récités à l’époque par le Velvet, peut-être à cause de l’association Laurie Anderson – Lou Reed…
JM : Un jour, j’étais en train d’écouter en intégralité tous les albums de Patti Smith, une expérience bouleversante, et quand est arrivée la chanson Wave sur l’album du même nom, une chanson que je ne connaissais pas, que je n’avais jamais entendue… je me suis retrouvé en larmes, c’était tellement merveilleux. Et c’est exactement ce que je voulais créer chez les gens qui écouteraient Me and My Dog.
Benzine : Et alors, le « Nouveau Monde » du titre de l’album, c’est quoi ?
JM : Je ne suis pas le premier à utiliser ce titre, je l’ai emprunté… Mais je ne suis pas sûr que la signification soit la même pour tout le monde : dans tout mon travail, que j’écrive ou que je compose, j’essaie de répondre à la question : « où sommes-nous réellement ? » Parce que je crois que c’est un sujet qui n’est pas traité dans la grande majorité des histoires que nous entendons en ce moment.
Je passe tellement de temps dans ma vie à aller dans des endroits perdus du monde où l’empreinte humaine est presque absente. Et ce n’est pas parce que je veux fuir l’humanité, mais j’essaie de comprendre la « scène » dont nous faisons partie, même si nous n’y pensons pas. J’écris un livre en ce moment sur l’Antarctique, j’ai passé quelques mois en Antarctique, cette année, sur un navire allemand. Il est facile d’utiliser des métaphores quand on parle de l’Antarctique, du genre ; « c’est une autre planète ». Mais NON ! NON ! C’est un endroit ordinaire de notre planète. Le fait que nous pensions que c’est un monde « extra-terrestre » ne fait que refléter les limites de notre imagination. J’ai mis des images de l’Antarctique sur le nouvel album pour cela : le sentiment de se confronter quelque chose qui a toujours été là, mais que votre imagination n’avait pas admise. C’est là l’un des sens de ce titre, « The New World ».
Une autre signification se rapporte à Internet, un sujet dont nous avons parlé plus tôt : l’album ne parle pas de manière explicite d’Internet, mais Internet nous emmène de manière de plus en plus profonde dans nos fantasmes, ce qui constitue aussi un… monde nouveau !
Benzine : Parlons un peu du futur
JM : Je suis très excité par l’idée de tourner avec Loma, car j’ai écrit un grand nombre de chansons pour Loma, je veux faire une rétrospective de tout ça. Mais nous sommes aussi en train de lancer un crowdfunding pour tourner avec Shearwater, car on ne peut pas se permettre financer cette tournée. Je pense que ça va marcher, mais il y a une petite partie de moi qui doute…
Sinon, il y a un album « compagnon » de The New World, qui est en train d’être terminé, avec des chansons qui n’ont pas été sélectionnées, mais dont certaines me sont chères. Il sera publié de manière plus discrète, sur Bandcamp et pour les gens qui ont participé au crowdfunding de The New World.
Après, je ne sais pas ce qui va arriver, mais d’abord il faut que je finisse ce livre que j’ai promis il y a déjà cinq ans et que mon éditeur réclame. Je vais mettre la musique de côté pour ça.
Mais j’ai aussi un projet sur lequel je travaille depuis une paire d’années : celui de mettre sur pied un ensemble musical qui puisse jouer les deux derniers albums de Talk Talk. Il faut 27 musiciens, et le plan est de jouer dans de grands endroits, comme des festivals. J’ai des gens qui sont intéressés, mais je n’ai pas encore d’engagements fermes. C’est quelque chose qui arrivera vers 2029, et je suis prêt à y consacrer deux ans. Cette musique merveilleuse a eu un tel impact sur moi, je veux l’honorer. Cette musique n’a jamais été jouée sur scène, et comme Mark Hollis n’est plus là, elle ne le sera jamais si nous ne faisons pas !
Propos recueillis par Eric Debarnot
