Huitième chapitre de notre rétrospective en 50 personnages de la BD franco-belge : un incontestable monument du 9e Art, la Marque jaune d’Edgar P. Jacobs, combinaison improbable d’archaïsme narratif et d’audace visuelle qui continue à nous stupéfier soixante-dix ans plus tard.

Blake et Mortimer est l’une des séries les plus essentielles de la BD franco-belge « classique », qui connaît toujours un succès conséquent, longtemps après le décès de son créateur Edgar P. Jacobs, alors que divers auteurs la font toujours vivre, à la grande joie d’un public sans doute nostalgique d’une certaine forme du 9e Art. Pourtant, la Marque jaune, troisième aventure du duo britannique, mais cinquième tome de la série, après les deux volumes du Secret de l’Espadon et les deux parties du Mystère de la Grande Pyramide, demeure de l’avis général le chef d’œuvre inégalé des Aventures de Blake et Mortimer. Et plus encore, une sorte de sommet d’un genre très particulier, et surtout très « moderne », mêlant parfaitement suspense et atmosphère, mais aussi policier, aventure, fantastique et science-fiction, soit une formule devenue excessivement populaire de nos jours.

Edgar P Jacobs, avant de devenir auteur de BD, a été chanteur d’opéra ! Une carrière interrompue par la guerre, mais qui peut expliquer son goût pour le grand spectacle et les décors monumentaux, et qui est sans doute l’inspiration des attitudes théâtrales de ses personnages, voire de l’emphase un peu « ampoulée » de ses dialogues. Il a également assisté Hergé, en particulier pour la mise en couleurs et les décors des Aventures de Tintin… Pourtant, privilégiant une esthétique chargée, dramatique et romanesque, son style personnel s’avérera très différent de celui, hyper efficace et épuré, de Hergé.
En 1946, il crée les deux personnages complémentaires de Francis Blake, officier du renseignement britannique, ordonné, calme et efficace, et Philip Mortimer, scientifique écossais, impulsif, expansif, et prêt à prendre tous les risques pour satisfaire sa curiosité intellectuelle. Leurs compétences et leurs tempéraments différents permet aux Aventures de Blake et Mortimer de couvrir un spectre large d’histoires, incluant espionnage, aventure scientifique et enquête policière. En 1953, année du début de la publication de la Marque jaune dans le Journal de Tintin, Jacobs a abandonné l’exotisme de ses deux premiers livres pour planter sa nouvelle histoire dans le décor idéal qu’est Londres, mais un Londres nocturne, pluvieux et inquiétant, où les rues désertes, les docks, les bâtiments victoriens et les nappes de brouillard créent une atmosphère fantastique.
La capitale anglaise est terrorisée par un mystérieux criminel qui multiplie les exploits spectaculaires, défie Scotland Yard et signe ses forfaits d’une énigmatique marque jaune.
Blake et Mortimer mènent leur enquête dans un univers de clubs britanniques, de scientifiques inquiétants, et surtout de secrets enfouis dans l’ombre. Le fantastique gothique – pas si loin non plus du cinéma expressionisme allemand – cède progressivement la place à une science-fiction qui n’est pas moins effrayante. Car la modernité de la Marque jaune vient aussi du fait que Jacobs, avec une remarquable lucidité, y anticipe la menace scientifique de la manipulation mentale, du contrôle des comportements et, finalement, de la disparition du libre arbitre.
Formellement, on a régulièrement reproché à Jacobs – et avec raison – ses planches très chargées en textes, ses personnages qui parlent énormément, et les redondances fréquentes entre le texte et ce que les images montrent déjà. Pourtant, la mise en scène dans la Marque jaune est également extrêmement moderne : Jacobs utilise les cadrages les plus originaux, les variations d’échelle, les plongées et contre-plongées, les ruptures de rythme et les effets de lumière avec une maîtrise dont peu d’auteurs de BD de son époque ont témoigné.
La Marque jaune n’est pas non plus une œuvre intemporelle : elle porte indiscutablement la marque des années 50, que ce soit dans son écriture comme dans sa représentation du monde. Mais c’est précisément cette combinaison d’archaïsme narratif et d’audace visuelle qui lui confère aujourd’hui une personnalité incomparable, dépassant nettement les autres tomes de Blake et Mortimer.
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Eric Debarnot
Les Aventures de Blake et Mortimer, tome 5, La marque jaune
Scénario et dessins : Edgar P. Jacobs
Éditeur : Editions Le Lombard
66 planches
Année de parution : 1956
Les Aventures de Blake et Mortimer, tome 5, La marque jaune – extrait :

