Soumission – Michel Houellebecq

soumissionLe nouveau roman de Michel Houellebecq est apparu dans un contexte médiatique bouillonnant auquel sont venues se greffer, le jour même de la sortie de Soumission, des circonstances tragiques : les attaques terroristes contre le journal satirique Charlie Hebdo.

D.’une part, avant même sa sortie en librairie (et alors que les épreuves du roman avaient été piratées sur la toile), de nombreux journalistes ont attaqué frontalement le dernier opus de Michel Houellebecq, accusant notamment le romancier de racisme et d’islamophobie. Car à  travers Soumission, Michel Houellebecq imagine la France de 2022, au moment même où un parti islamique modéré arriverait au pouvoir. Il imagine alors quelles conséquences cela aurait pour le pays, pour ses valeurs, ses principes, son système politique, éducatif ou matrimonial. Jean Birnbaum, responsable du Monde des livres, ou le philosophe et journaliste Ali Baddou, ont tour-à -tour affirmé que le livre de Houellebecq leur avait littéralement donné « la nausée », voire carrément « la gerbe ».

l’éditorialiste politique Nicolas Domenach a quant à  lui tenté de justifier le malaise gastrique de ses congénères, affirmant que l’écrit de Houellebecq « participe à  la propagande de l’extrême droite sur le thème du grand remplacement : l’islam, les islamistes viendraient balayer la culture française et les Français pour prendre les pouvoirs ». Au milieu de cette vague « anti-Soumission » et suite aux attentats de Charlie Hebdo, Houellebecq jette finalement l’éponge et préfère écourter sa tournée médiatique. Il s’isole à  la montagne. Une rare interview de lui apparaît au Grand Journal, où l’on aperçoit l’écrivain ému aux larmes lorsque De Caunes l’interroge sur les attentats et l’assassinat de l’économiste Bernard Maris, dont il était proche.

D.’autre part, certains commentateurs, à  l’instar du romancier Emmanuel Carrère, ont salué le travail de Houellebecq, y percevant un chef-d’oeuvre de la littérature d’anticipation, à  l’image du Meilleur des Mondes d’Aldous Huxley ou de 1984 de George Orwell. Sans pousser la comparaison aussi loin, nous serions plutôt d’avis de suivre l’opinion de ce second camp. Car à  défaut de tenir Soumission pour une oeuvre phare de la littérature contemporaine, nous ne pouvons que prendre acte du projet auquel Michel Houellebecq s’est attelé : bâtir une fable politique, c’est-à -dire une fiction où l’on s’imagine ce qui pourrait advenir dans notre société future si »On se situe donc dans une expérience de pensée – et non pas dans un essai où l’auteur défendrait des thèses ou un parti pris politiques, encore moins dans un pamphlet raciste ou partisan.

De notre côté, les débats politiques actuels nous intéressent généralement assez peu. Les discussions sur la décrépitude de la France nous agaceraient même généralement. La montée de la « pensée identitaire » nous inquiète toutefois. De même que la remise en cause des principes républicains (dont la laïcité ou la liberté d’expression) par les extrémistes religieux. Pour autant, la lecture de Soumission nous a paru enrichissante, soulignant certaines problématiques sociétales ou politiques fécondes – accompagnées de nombreux traits d’humour grinçant, ce qui ne gâche rien.

Nous nous situons donc en France, au printemps 2022, alors que François Hollande achève son second mandat de Président de la République dans un France qui tire sévèrement la tronche, à  l’image du narrateur de Soumission. En effet, comme souvent, Houellebecq brosse le portrait d’un intellectuel triste et désabusé. Ici, François, le narrateur, enseigne la littérature à  l’Université Paris 3, en tant que spécialiste de Huysmans (qui apparaît d’ailleurs tout au long du roman comme un double du narrateur et ce, jusqu’à  la conversion finale). François a quarante-quatre ans et souffre visiblement de dépression. Solitaire, alcoolique, il jette un regard sceptique sur ses contemporains, tous animés du même désir de réussir socialement et financièrement. Il connaît également une certaine forme de misère affective, se contentant de quelques liaisons foireuses avec des étudiantes qui le plaquent immanquablement au bout de quelques mois, à  l’instar de Myriam, sa copine juive, qui fuit alors le pays avec ses parents, pour rejoindre Israël. Franchement pas politisé, François appréhende pourtant peu à  peu le second tour des élections présidentielles, qui voit s’affronter le Front National de Marine Le Pen, et le parti islamique Fraternité Musulmane dirigé par l’habile Mohamed Ben Abbes.

Tout l’enjeu de Soumission se décide donc sur ce point précis : qu’est-ce qui deviendrait possible si le FN ou le FM parvenaient au pouvoir en France ? Quels changements auraient lieu dans la société si cette « révolution » se produisait ? Car l’objectif de Houellebecq est bien de sonder cette possibilité restée jusque-là  inédite en France depuis 1945 : que se passerait-il si le système binaire d’alternance droite / gauche modérées se grippait, et qu’un autre parti prenait le pouvoir ? Qu’est-ce qui se trouverait réformé, et qu’est-ce qui disparaîtrait du paysage français ?

On se situe donc clairement dans l’exploration du champ des possibles, dans une expérience de pensée. Et les bouleversements que décrit Houellebecq nous ont finalement paru assez fins. Certes, il y a quelques scènes d’émeutes qui éclatent çà  et là , on perçoit quelques macchabées. Mais nous n’avons nullement affaire à  une boucherie sanglante et généralisée. Le système économique capitaliste se trouve quant à  lui maintenu. Ce qui va changer avec l’arrivée de Ben Abbes, soutenu par le PS et avec Bayrou en Premier Ministre du gouvernement, c’est avant tout l’éducation. Houellebecq nous explique en effet que c’est là  le nerf de la guerre : avoir la main mise sur le système éducatif.

Or, la priorité de Ben Abbes consiste justement à  bouleverser le système éducatif public et laîc en place jusque-là . Les écoles et universités prestigieuses (type Sorbonne) deviennent privées et islamiques, financées par les pétromonarchies du Proche-Orient. l’école publique et laîque doit alors coexister avec ce nouveau mode d’enseignement, dont la supériorité économique l’écrase, et réduit finalement à  néant son influence sur le pays. C.’est là  où le texte de Houellebecq fait mal. De plus, il égratigne férocement Hollande en le décrivant comme un homme politique calamiteux, réduit au silence, qui aurait favorisé la percée du FN. Les journalistes, les éditorialistes et les médias sont complètement dépassés par les circonstances, incapables de comprendre les nouveaux enjeux qui se dessinent, au point de ne même plus suivre les événements, ni d’informer la population (d’où le ressentiment que certains d’entre eux nourrissent à  l’encontre de Houellebecq ?). Enfin, la populiste Marine Le Pen apparaît malheureusement dans cette société troublée comme le dernier rempart de la pensée anticléricale. Quelle apocalypse !

Mais Michel Houellebecq ne se contente pas de décrire ces bouleversements politiques. Ses commentaires s’accompagnent d’un discours acerbe sur la société française. Car si Houellebecq brosse le portrait d’un individu désenchanté, morose, désabusé, l’écrivain prête ce même nihilisme à  l’ensemble de la France, qui apparaît dès lors comme une population passive, écervelée, quasiment indifférente aux changements qui font vaciller certains des principes élémentaires de la République, dont la laïcité. Avec humour, et une ironie souvent mordante, il décrypte aussi froidement les schémas sclérosés auxquels nous avons tendance à  adhérer dans notre vie amoureuse, sociale ou professionnelle.

Ainsi, la politique se jouerait avant tout sur le terrain des valeurs, et non plus uniquement de l’économie. Telle est la leçon principale que l’on peut tirer de Soumission. l’affrontement idéologique auquel on assiste n’a pas tellement lieu entre conservateurs et progressistes, mais bien plutôt entre religieux d’un côté, et laïques, athées et défenseurs du sécularisme de l’autre. Telle est la ligne de front qui traverse cette société future décrite par Houellebecq. Les défenseurs de l’ordre nouveau accusent l’athéisme et les valeurs humanistes d’être responsables de la décadence européenne. Au lieu de cela, Ben Abbes et ses partisans veulent insuffler un nouvel élan à  la France, et construire un nouveau destin pour l’Europe, en créant un nouvel Empire romain dont le centre de gravité serait plus au Sud désormais, et intégrerait notamment des pays arabes.

Aussi, il est à  noter que l’explication des préceptes défendus par la Fraternité Musulmane ne passe pas par le discours d’un politique, à  savoir son leader charismatique Ben Abbes, mais par le biais d’un intellectuel converti, ayant appartenu auparavant au mouvement identitaire : l’universitaire Rediger – dont le nom évoque d’ailleurs le professeur Robert Redeker ayant reçu des menaces de mort de la part des islamistes en 2005. Ainsi, notre narrateur se laisse séduire par le discours et la personnalité du gourou Rediger, qui lui explique les bienfaits que la religion sera capable d’apporter à  une société française moribonde. Le gourou va même jusqu’à  justifier la polygamie. Et la « soumission » à  Dieu, qu’il prône avec un certain savoir-faire, apparaît comme la seule et unique voie pour atteindre enfin le bonheur.

François, notre narrateur, se trouve finalement face à  un cas de conscience. Soit ne pas se soumettre à  l’Islam, comme il l’a fait dans un premier temps, et être exclu du système éducatif où il était intégré avant 2022 – et par là  même sombrer dans une forme de désoeuvrement et de dépression encore plus aiguë que lorsqu’il enseignait à  l’université. Soit se laisser convaincre, se convertir, et retrouver une place de choix à  l’université et, plus généralement, un statut confortable, enviable et reconnu dans la société – c’est-à -dire devenir un « mâle dominant » selon les propres termes de Rediger.

En somme, François se révèle être un arriviste – alors qu’il critiquait au départ du roman ses concitoyens uniquement animés par la soif de réussite financière et de reconnaissance sociale. De plus, la soumission dont il est question ici apparaît comme l’abolition de la volonté de l’individu, et comme sa soumission aux lois du Créateur – seul moyen de toucher le bonheur, d’ailleurs, répétons-le. Ce type de soumission pourrait toutefois connaître des dérives extrêmement inquiétantes. Car, si l’on suit le cas de François, la soumission consiste à  suivre de manière quasi aveugle l’air du temps, c’est-à -dire les valeurs en vogue dans la société, et qui justifient le pouvoir établi et ce, quelle que soit sa nature. La soumission ne serait rien d’autre qu’un acquiescement passif : adhérer aux principes véhiculés par la classe dominante, ou s’en laisser convaincre plus ou moins docilement.

François Salmeron

Soumission
roman français de Michel Houellebecq
Éditions Flammarion
300 pages, 21 Euros
Sortie : 7 janvier 2015

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