Derrière son titre faussement cynique, Selling a Vibe est peut-être l’album le plus intime de The Cribs. Un disque sur la durée, la loyauté et la fraternité, où les frères Jarman interrogent ce qui les lie encore, musicalement et humainement, après vingt ans de rock sans concessions. Et un disque avec, comme toujours, des chansons réussies !

La vie n’est pas facile quand on stagne en « seconde division », et qu’on échoue régulièrement à franchir ce fameux « plafond de verre » qui nous sépare de ceux à qui l’on imagine que la gloire, les honneurs et l’argent sont dus. Ou enfin, c’est comme ça que moi, qui ne connaît rien ni ne comprend rien au sport, imagine la frustration de ceux qui, en dépit de leurs qualités, ne connaîtront jamais le « vrai » succès. Au tout début des années 2000, une seconde vague de groupes de ce qu’on qualifiait encore de « Brit Pop » prenait Outre-Manche la suite des inoubliables Blur, Pulp et… Oasis. Les trois frères Jarman, originaires du Yorkshire (une région que les Londoniens méprisent légèrement, une région de « ploucs ») se lançaient alors dans l’aventure du Rock’n’roll sous le nom de The Cribs. Mais, alors que des gens comme Kaiser Chiefs ou Razorlight ramassaient la mise, en particulier à l’international, The Cribs végétèrent plus ou moins en « milieu de classe » : élèves doués qui peuvent mieux faire, et qui, en dépit d’un travail acharné, n’y arrivent pas vraiment (à mieux faire). En 2008, le destin semble sourire aux Jarman Bros, quand se joint à eux ni plus ni moins que Johnny Marr, qui restera membre « officiel » du groupe pendant trois ans. Sans que ça ne change grand chose au statut d’éternels seconds de The Cribs, un groupe qui a une fan base importante en Angleterre et remplit des salles conséquentes, mais qui laisse trop de gens indifférents hors de leur « région ».
En ce début 2026, alors que tout le monde, ou presque, a oublié Razorlight et Kaiser Chiefs, devenus has been (car on est toujours le has been de quelqu’un), The Cribs reviennent après un break de cinq ans, et avec un disque dont le titre (Selling a Vibe = Vendre une ambiance !) sonne comme une déclaration d’intention pour le moins surprenante, par rapport à leur ADN… Car s’il y a un groupe dont la réputation n’est pas bâtie sur du Marketing, mais bel et bien sur un travail « de fourmi », sur une sincérité et une simplicité bien enracinées, c’est bien The Cribs. Alors on prendra ce titre au second degré, comme une private joke lucide sur la folie de notre époque, où tout artiste doit avoir quelque chose « à vendre ». Que les puristes amoureux de The Cribs (et il y en a, heureusement, en France) se rassurent : Selling a Vibe n’a rien d’un exercice d’actualisation marketing du groupe, c’est un autre album « classique » de 12 chansons et de 40 minutes, rempli de mélodies bien accrocheuses, de refrains immédiatement mémorisables, et, surtout, d’une énergie positive respectueuse de la meilleure tradition de la « pop anglaise ». Pas de « vibe » donc, mais de la « matière », solide et, quelque part rassurante.
Il suffit de prendre, au hasard (ou presque, mais pas vraiment) un Never the Same qui sonne très « brit pop 2000 », mais loin de l’agressivité triomphaliste qui régnait à l’époque. A Point Too Hard To Make, dans le même registre de chanson catchy, distille d’ailleurs une mélancolie diffuse, un certain désenchantement. Écouter Summer Seizures permet de retrouver ou découvrir le talent du groupe quand il s’agit d’écrire une chanson « pop » classique. Simple et classique. Et puis il y a aussi la jolie réussite de Self Respect, l’un des titres les plus « dansants » (et ce n’est pas une insulte) du groupe, qui avoue être parti pour l’écrire d’une ligne de basse « à la Michael Jackson« . Tous ces morceaux sont produits avec un « flair » indéniable par un Patrick Wimberly (MGMT, Caroline Polachek), qui réussit à préserver le son un peu rêche, très « vrai », du groupe, et l’emmener sur des territoires (un peu) plus contemporains.
Mais le cœur émotionnel de l’album n’est pas sonore mais humain : le thème de Selling a Vibe, c’est celui de la famille, de la « fraternité » – au sens propre du terme. Les frères Jarman ont expliqué que la sortie de leur disque précédent, Night Network, alors que le Covid sévissait sur la planète, et que chacun était confiné à domicile, loin des autres, a été difficile, et révélatrice. Elle leur a permis de réfléchir à ce que signifiait réellement être des frères qui travaillaient ensemble : « Au début, on était des frères qui avaient formé un groupe. Et on a réalisé que nous étions devenus un groupe dans lequel les membres se trouvaient être des frères », a expliqué Ryan, le guitariste. Des problèmes juridiques avec le management du groupe sont venus s’ajouter à la fatigue et aux excès des tournées, jusqu’au point où il a fallu en arriver à, sinon une remise en question, mais tout au moins à une remise au clair de ce qui motivait le groupe et son existence. D’où des chansons écrites pour la première fois d’un point de vue largement collectif plutôt qu’individuel. D’où une conclusion, Brothers Won’t Break, chantée à l’unisson (ce qui est évidemment porteur de sens), qui s’oppose franchement au titre de l’album. Notons en particulier la lucidité et l’honnêteté de son dernier couplet : « We weren’t ever gonna leave it / Though we always understood / That all that our roots did / Was just trip us up / But we’ll keep it from an honest place / And the brothers won’t ever break / After all this time, you wonder why? » (On n’allait jamais l’abandonner [notre fraternité] / Même si on a toujours compris / Que nos racines n’ont fait que nous nuire / Mais on la gardera d’un endroit honnête / Et les frères ne se briseront jamais / Après tout ce temps, tu te demandes pourquoi ?).
Après, si l’on analyse de manière lucide les faiblesses de The Cribs, on pourra pointer que les vocaux sont adéquats et efficaces, mais jamais transcendants. Et que, sur la longueur, le disque peut souffrir d’un léger sentiment d’uniformité : comme sur chacun de leurs albums, The Cribs jouent la carte de la cohérence. Ils nous offrent un disque qui a une identité, et non pas une suite de chansons qui partent dans tous les sens. Ce qui est, sans nul doute, l’approche « classique » d’un groupe qui, même s’il sait composer des titres accrocheurs, voit toujours l’album comme LE format-roi du Rock, quelle que soit la manière moderne de « consommer » la musique. Et c’est aussi pour ça qu’on les aime.
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Eric Debarnot
