Pas forcément les « meilleurs » disques des années 80, mais ceux qui nous ont accompagnés, que nous avons aimés : aujourd’hui, The Trinity Session des Cowboy Junkies, la preuve qu’on peut faire de la bonne musique en famille sans être vulgaire, s’engueuler, splitter avant un concert et se rabibocher pour pouvoir facturer des montants indécents.

Le groupe s’est formé à Toronto en 1985 autour d’un noyau familial qui s’est peut-être embrouillé au fil des années, mais n’a, en tout cas, jamais changé : Margo Timmins au chant, Michael Timmins à la guitare, à la composition et à la direction musicale, Peter Timmins à la batterie et Alan Anton à la basse. Margo, Michael et Peter sont frères et sœur. Alan Anton est, quant à lui, presque de la famille, car c’est un ami d’enfance de Michael, et il jouait déjà avec lui depuis plusieurs années, au sein de formations plus expérimentales comme Hunger Project et Germinal, que j’avoue ne pas avoir écoutées.

L’idée de Michael est, dans un premier temps, de travailler avec Peter et Alan sur une musique lente, nourrie de blues, de folk et de country. Le groupe intègre alors la petite sœur, Margo, qui n’a encore aucune réelle expérience musicale. Celle qui incarne l’image des Cowboy Junkies depuis quarante ans est donc la dernière arrivée dans la formation. C’est assez fascinant de penser à ces deux frères qui lancent leur groupe et découvrent qu’ils ont, à portée de main, une sœur dotée d’une voix pareille. Elle n’a pas obtenu le poste par sympathie familiale ou pour éviter un problème à Noël : Margo possède une voix grave, douce et voilée, presque murmurée, empreinte de retenue et de fragilité. Bref, cela correspond parfaitement à la musique qu’ils veulent produire.

En 1986, ils enregistrent dans le garage familial leur premier album, Whites Off Earth Now!!, sorti le 2 octobre de la même année, et initient avec le producteur Peter Moore une méthode artisanale qui va contribuer directement à l’atmosphère du disque. Cette technique va être prolongée et amplifiée pour l’enregistrement de leur album suivant.
Pour The Trinity Session, les Cowboy Junkies et le producteur Peter Moore poussent beaucoup plus loin cette logique artisanale. Le 27 novembre 1987, ils s’installent dans l’église de la Sainte-Trinité, au cœur de Toronto, choisie pour sa réverbération. L’enregistrement se déroule en direct, les musiciens disposés en cercle autour d’un microphone stéréo Calrec Ambisonic. Sur leur site, les Cowboy Junkies ont décrit précisément le dispositif : la batterie est placée près du micro, tandis que les autres musiciens s’en rapprochent ou s’en éloignent en fonction de la place que leur instrument doit occuper dans le mix final. Il faut également veiller à ce que le bruit du métro voisin ne soit pas capté. Autre particularité : la voix de Margo Timmins n’est pas enregistrée directement par le microphone central. Elle chante dans un micro relié à une sono ; posé sur l’ampli de basse, le haut-parleur diffuse sa voix dans l’église. Le Calrec la capte alors avec la réverbération naturelle du lieu, comme s’il s’agissait d’un instrument supplémentaire. Peu coûteux, ce procédé permet surtout d’obtenir un son dépouillé, complètement à contre-courant des productions de l’époque.
Le film Trinity Revisited, tourné dans la même église vingt ans plus tard, permet de visualiser la disposition circulaire des musiciens autour d’un microphone central, même si cette nouvelle séance recourt à un dispositif technique plus élaboré que celui de 1987.
Mais si la technique d’enregistrement a fait couler beaucoup d’encre à l’époque, ce sont bien les chansons qui vont conférer au disque son statut culte.
Bien conscient du point fort de son groupe, Michael Timmins offre à sa sœur l’ouverture du disque à travers une reprise a cappella du traditionnel Mining for Gold, puis l’enchaîne avec ce qui est peut-être la plus belle composition de leur répertoire, le fantastique Misguided Angel. Après que Peter Moore a placé tout le monde autour du micro, une seule prise suffit pour enregistrer cette splendeur : moins de cinq minutes en apesanteur. La mandoline, le fiddle et l’harmonica sont assurés par Jeff Bird, et Margo nous rend tous amoureux en s’adressant à sa famille pour lui décrire à quel point elle aime son ange pourtant si toxique : « Well, I said, « Mama, he’s crazy and he scares me / But I want him by my side / Though he’s wild and he’s bad / Sometimes just plain mad / And I need him to keep me satisfied » (« Eh bien, j’ai dit : “Maman, il est fou et il me fait peur / Mais je le veux à mes côtés / Même s’il est sauvage et mauvais / Parfois tout simplement complètement fou / Et j’ai besoin de lui pour me sentir comblée.” »)

Le groupe reprend alors Blue Moon, le standard de Rodgers et Hart qu’Elvis Presley avait lui aussi interprété, pour en faire Blue Moon Revisited (Song for Elvis). Le dépouillement extrême de la version d’Elvis est conservé, mais dans une approche plus blues que rockabilly et, surtout, avec l’espace de la Trinity Church à la place de l’acoustique des studios Sun. Le morceau est donc davantage qu’une simple reprise, et Michael et Margo sont crédités sur cette version. À noter également la présence de Vic Chesnutt sur Trinity Revisited, en 2007, et que le titre est absent des premières éditions vinyles par manque de place, comme Working On a Building. Ils étaient par contre disponible sur la première édition en CD ou en cassette.
I Don’t Get It commence par un harmonica majestueux, pour ce qui est un pur morceau de blues. La guitare de Michael s’entend pour la première fois du disque et Margo chante de façon plus brute. Elle y excelle également. Il est à noter que la batterie est nettement en retrait.
I’m So Lonesome I Could Cry est une reprise de Hank Williams, qui l’avait enregistrée en 1949. Elle est ici très ralentie, la batterie est encore très peu présente, et la pedal steel de Kim Deschamps renforce le caractère plaintif et désespéré de l’interprétation.
Kim Deschamps est l’un des principaux artisans de To Love Is to Bury. Avec sa guitare, les Cowboy Junkies assument pleinement leurs racines country, esquissées depuis le début de l’album par le jeu de Michael Timmins. Ce n’est pas gai, c’est vrai : l’amour fait souffrir et les images de mort sont omniprésentes. Mais qu’est-ce que c’est beau.
200 More Miles aborde les tournées et les longues distances, et peut être rapproché de la thématique de Running on Empty de Jackson Browne, avec une dimension mélancolique renforcée par l’harmonica et la mandoline de Jeff Bird, décidément indispensable. Margo chante comme s’il s’agissait d’une complainte. Est-ce l’église qui donne ce sentiment de grand espace ? Le disque s’enfonce un peu dans la torpeur, et Dreaming My Dreams with You, reprise d’Allen Reynolds, n’apporte ici rien de plus. Comme souvent avec leurs reprises, le tempo est encore ralenti, et Peter Timmins se demande s’il ne devrait pas rejoindre Rush pour qu’on l’entende un peu plus.
Working on a Building est un gospel traditionnel avec des touches discrètes d’accordéon. C’est toujours aussi lent et dépouillé ; difficile, avec le recul, de ne pas penser à Low, dont les concerts dans des églises exploiteront eux aussi le silence, les voix et la réverbération du lieu.

Nous arrivons alors au morceau qui va les rendre célèbres et pour lequel ils seront probablement encore connus dans quelques décennies : une version exceptionnelle de Sweet Jane. Ce n’est évidemment pas la lecture très électrique de Rock ’n’ Roll Animal avec Steve Hunter, et elle reste également assez éloignée de la façon dont Lou Reed interprétera ensuite la chanson. Plus encore que de la version de Loaded du Velvet Underground, elle se rapproche de celle des concerts captés par l’album live 1969. Le tempo est ralenti et Margo semble, une nouvelle fois, murmurer le texte. Toute la puissance de la composition rejaillit de cette fragilité ; même Lou Reed, pourtant avare de compliments, a dû reconnaître la réussite de cette reprise. Une génération la connaît d’ailleurs grâce à la bande originale de Natural Born Killers, sorti en 1994. En 2026, Margo commence encore les concerts du groupe en promettant de l’interpréter dans la soirée…
Les Cowboy Junkies enregistreront de nombreuses reprises, ainsi qu’un album complet en 2022, Songs of the Recollection, apportant toujours de nouveaux arrangements pertinents aux titres, sans hésiter à reprendre des morceaux que l’on pourrait imaginer éloignés de leur zone de confort (Five Years ou… Seventeen Seconds !).
Composé par Michael Timmins, Postcard Blues est un blues très dépouillé, porté par la voix spectrale de Margo et l’harmonica très présent de Steve Shearer. Ce n’est pas ce que vous allez choisir à l’apéro pour mettre l’ambiance, et le texte est également sombre : Margo essaie de faire venir son amour en lui écrivant, mais la relation est loin d’être simple.
L’album se termine par Walkin’ After Midnight, un standard de country blues écrit par Alan Block et Donn Hecht, rendu célèbre par Patsy Cline en 1957. Les Cowboy Junkies prennent leur temps : leur version dure six minutes et se révèle, une fois encore, beaucoup plus lente que l’originale. Les touches d’accordéon nourrissent une dimension cinématographique évidente : il est facile d’imaginer Margo marchant seule dans la nuit, accompagnée par l’instrument. Et l’on a envie de savoir où elle se trouve pour pouvoir la rejoindre. La conclusion est parfaite : le morceau s’achève et le silence nous envahit. C’est l’un des disques qui ont le mieux capturé la mélancolie et la nuit, grâce notamment à cette réverbération naturelle unique.
Les Cowboy Junkies ne se contentent pas, par la suite, d’essayer de donner une suite à The Trinity Session : ils n’hésitent pas à augmenter le tempo et la dose d’électricité pour arriver, en 1996, à l’album parfait qui était pressenti dès leurs débuts : Lay It Down.
Laurent Fegly
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