Mêlant réflexions politiques, cinématographiques et intimes, Aprile offre une plongée dans l’Italie des années 1994-1997, en même temps que dans le petit monde de Nanni Moretti, cinéaste en panne d’inspiration et futur papa angoissé et enthousiaste. Jouissif !

Aprile vient de ressortir sur nos écrans, en version restaurée. Du film de Nanni Moretti, j’avais surtout gardé le souvenir d’un émouvant et hilarant journal de bord de la grossesse de sa compagne, Silvia Nono, de la naissance et des premiers mois de son fils Pietro – un beau bébé : 4,2 kgs à la naissance ! Le revoir m’a permis de constater qu’il était bien plus que cela : un film inclassable où le réalisateur inscrit son histoire personnelle dans celle d’une Italie en plein bouleversement politique.
C’est avec une joyeuse fantaisie qu’Aprile mêle les réflexions politiques, cinématographiques et intimes du réalisateur entre 1994 et 1997. Si c’est sur le visage et le discours auto-satisfaits de Silvio Berlusconi au soir de sa victoire électorale du 28 mars 1994 que s’ouvre le film, il ne tarde pas à mettre en scène un Moretti en pleine crise d’inspiration, oscillant entre son désir de faire un documentaire sur l’Italie et celui de réaliser une comédie musicale sur un pâtissier trotskyste des années cinquante. Avant qu’il ne nous révèle qu’il sera bientôt papa et ne nous fasse partager son excitation face à la grande nouvelle. Mais comment mener de front une carrière de cinéaste, un engagement citoyen et une vie de père ? L’exubérance de la mise en scène traduit la fébrilité de Moretti pris entre des devoirs et des désirs difficilement conciliables, conscient de son impuissance face à un monde sur lequel il n’a pas de prise. On le voit désespéré lors de l’arrivée au gouvernement du parti Forza Italia, apostrophant violemment le secrétaire national du PDS, Massimo D’Alema, jugé trop mou, puis se lamentant devant la politique décevante de la gauche revenue au pouvoir. On le voit remettant sans cesse son projet de documentaire sur la politique italienne et arrêtant brutalement le tournage de sa comédie musicale. Son seul point d’ancrage est désormais sa future paternité, mais là encore, il a beau s’y investir totalement, il a le sentiment qu’en tant qu’homme, elle lui échappe.
Au-delà de sa fantaisie, Aprile traite de sujets sérieux. Il est un témoignage sur un moment-clé de l’histoire de l’Italie : avec le recul, on sait que l’arrivée de Berlusconi au pouvoir a marqué le début d’une ère funeste pour l’Italie. Et le « Vous avez perdu la mémoire » que lance Moretti prend tout son sens aujourd’hui où l’on voit Giorgia Meloni afficher son admiration pour Mussolini. Sérieuses aussi ses réflexions sur le cinéma, sa critique acerbe des films hollywoodiens – Heat et Strange days. Et ô combien sérieuse la découverte de la paternité qu’il aborde avec un mélange d’enthousiasme et de crainte. Mais pour l’heure, Moretti cherche, accumule, entasse, classe. Filme aussi : les manifestations antifascistes, la déclaration d’indépendance de la Padanie, l’arrivée de migrants albanais dans les Pouilles, survivants d’une traversée tragique. Tente de saisir et d’ordonner le monde. Pour lutter contre l’angoisse qui le mine, celle du temps qui passe, rien de tel que de la mettre en scène, la surjouer. Et Nanni Moretti excelle dans ce rôle de personnage loufoque, excessif dans ses élans et ses colères : fumant un gigantesque pétard pour oublier Berlusconi, tentant de coller des affiches en faveur de la péridurale, mesurant sur un double décimètre les années qui lui restent à vivre, imaginant un maxi-journal somme de tous les journaux. La naissance de Pietro, qui coïncide avec le retour de la gauche au pouvoir, sera pour lui une libération : le voilà donc sur son scooter, dispersant aux quatre vents les coupures de journaux accumulées pendant des années. Le temps est venu, désormais, de retrouver le pâtissier trotskyste.
Aprile – c’est le mois de la naissance de Pietro et des élections de 1996 qui donne son titre au film – associe harmonieusement le documentaire à une autofiction où la mère, la compagne et le fils de Nanni Moretti jouent leur propre rôle. Une œuvre narcissique sans doute mais pleine d’autodérision, attachante par sa sincérité, et qui, trois ans après Journal intime, montre une nouvelle fois, que chez Moretti, le cinéma et la vie sont indissociables.
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Anne Randon
Aprile
Film franco-italien de Nanni Moretti
Avec : Nanni Moretti, Silvia Nono…
Genre : documentaire et auto-fiction
Durée : 1h38
Date de la première sortie en salle : 1998
Pour la version restaurée : le 30 septembre 2026
