Face à la dictature de la malbouffe, Louis Michaud se pose, à travers son protagoniste, Hubert, en héritier du « prince des gastronomes », Curnonsky. Un combat qui dépasse celui de la sauvegarde de notre patrimoine culinaire : comme la cuisine, l’art et la littérature ne sauraient s’accommoder de la fadeur et de l’uniformité.

Qui l’eût cru ? La lecture des Souvenirs littéraires et gastronomiques de Maurice Edmond Saillant, dit Curnonsky, peut changer une vie. Elle a, en tout cas, changé celle d’Hubert, dit Béru, tout juste 32 ans, un Parisien qui s’ennuie dans son travail et mène une vie passablement dissipée. Le livre de celui qui fut sacré en 1927 « Le Prince des gastronomes » lui révèle que manger, ce n’est pas seulement se nourrir. C’est humer, goûter, apprécier, déguster, se délecter. Prendre son temps, être attentif aux moindres textures, aux moindres saveurs. Et voilà Hubert, ex-adepte de bière et de kebabs, transformé en gastronome convaincu. Et après avoir emballé sa dernière conquête par la magie d’artichauts barigoule et d’un champagne millésimé – servi en coupe -, il l’entraîne dans une sorte de Curnonsky Tour historico-romantico-gastronomique à travers Paris – tout, tout, tout, vous saurez tout sur Curnonsky ! C’est alors que survient la nouvelle du plasticage d’un O’Tacos dans un village de Bourgogne… Ni une ni deux, Hubert prend la direction de Til-Châtel, où il sera bientôt embarqué dans le combat d’un groupe d’activistes, les « Curnonskas », bien décidés à combattre la malbouffe par tous les moyens. Des résistants hauts en couleur, qui n’hésiteront à se lancer dans des actions loufoques : une guérilla déjantée et une histoire d’amitié.
Mon ami Curnonsky est la satire d’une société en perte de valeurs, qui laisse mourir la tradition culinaire française. Un crime dans un pays où les plaisirs de la table font partie de tout un art de vivre , le pays, entre autres, du sublime pâté lorrain ! Le roman est une pochade où le plaisir des mots rejoint celui des mets. Écrivain et cuisinier, même combat, même nécessité d’une résistance joyeuse. Comment ne pas voir le parallèle entre le déclin culinaire et l’appauvrissement du vocabulaire ? Chez Michaud, le lyrisme côtoie l’argot, l’érudition la culture populaire. Un souffle épique traverse ce récit qui tient de la farce. Il y a du picaresque dans les aventures des Curnonskas, racontées dans un registre héroï-comique qui évoque parfois la trilogie des « romans » de Philibert Humm. Une écriture insolente et fougueuse, qui refuse la standardisation de l’expression comme celle de la nourriture et de la pensée : « Le bien-manger est un combat quotidien contre l’affadissement », un acte politique. Le bien-boire aussi, il va sans dire ! De l’importance de garder « son âme gastronomique » : en défendant l’héritage de Curnonsky, c’est bien plus que le goût que Louis Michaud veut sauver. C’est aussi l’art, la littérature, qui ne sauraient , eux non plus, s’accommoder de la tiédeur, de l’insipidité, qui, partout, menacent de s’imposer.
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Anne Randon
