[Interview] Nicolas Dumontheuil : « Toutes mes histoires parlent de l’envie d’intégrer une communauté »

À l’occasion de la 6e édition du Festival Gribouillis de Bordeaux, l’auteur bordelais Nicolas Dumontheuil vient présenter son dernier livre, Gunnar le vampire, paru chez Dupuis. Dans cette fresque colossale et truculente de plus de 260 pages, il revisite le mythe gothique avec un humour ciselé en mettant en scène un dandy immortel devenu… gentleman-couturier en Bourgogne. Rencontre avec un artisan virtuose du neuvième art.

Nicolas Dumontheuil interview
Crédit photo : Christophe Ménétrier

Depuis plus de trente ans, Nicolas Dumontheuil trace un sillon unique et profondément attachant dans le paysage de la bande dessinée franco-belge. Révélé au grand public à la fin des années 1990 avec le multiprimé Qui a tué l’idiot ? (Prix René Goscinny et Alph-Art humour à Angoulême), l’auteur bordelais d’adoption s’est imposé comme un virtuose des récits choraux et des chroniques tragi-comiques. Qu’il adapte avec brio la littérature nordique d’Arto Paasilinna (Le Meunier hurlant, La Forêt des renards pendus) ou qu’il déploie ses propres fables picaresques et rurales (Le Landais volant, L’Ogre amoureux), son univers se reconnaît au premier coup d’œil. Son secret ? Un trait expressionniste à la fois souple et acéré, un encrage au pinceau d’une grande richesse texturale, et un sens inné du dialogue qui fait mouche.

Avec Gunnar le vampire, l’auteur franchit un nouveau cap créatif en intégrant la prestigieuse collection Aire Libre des éditions Dupuis. Ce roman graphique monumental de 260 pages nous plonge dans la Bourgogne du début du XXe siècle, où un dandy immortel et végétarien tente désespérément de vivre en harmonie avec les mortels, malgré la paranoïa qui s’empare des villageois.

C’est précisément pour célébrer la sortie de cet album qu’il joue à domicile cette semaine. Installé au cœur du Festival Gribouillis à Bordeaux, l’événement phare dédié au dessin et à la bande dessinée indépendante, Nicolas Dumontheuil a pris le temps, entre deux dédicaces et deux cafés avec ses pairs, de se poser à notre table. Rencontre sans fard avec un artisan passionné, qui évoque pour nous la liberté de la grande pagination, sa complicité technique avec la coloriste Isabelle Merlet, et ses obsessions d’auteur.

Gunnar le vampire - Nicolas DumontheuilBenzine : Nicolas, avec Gunnar le vampire, vous signez un pavé impressionnant de 260 planches pour votre entrée dans la prestigieuse collection Aire Libre de Dupuis. Comment cette liberté totale de pagination a-t-elle modifié votre manière de découper l’action et de laisser respirer vos personnages par rapport à vos formats précédents ?

Nicolas Dumontheuil : Initialement, c’était un projet que j’avais proposé à de nombreux éditeurs — comme Futuropolis, Dargaud, Casterman ou Delcourt. J’envisageais au départ deux albums de 120 pages. Tous se montraient très intéressés, mais ils m’imposaient la même condition : le publier en un seul tome. Graphiquement, avec le recul, je reconnais que c’est une excellente chose. Financièrement, en revanche, c’est une autre affaire : l’investissement en temps est colossal et il faut réussir à en vivre.

Ce sont les éditions Dupuis qui se sont montrées les plus réactives. Ils ont immédiatement cru au projet et ont voulu signer avant même l’étape du storyboard. C’était une véritable marque de confiance. Le dessin m’a demandé environ deux ans de travail, auxquels s’ajoutent cinq mois de storyboard et le temps d’écriture du scénario. En cours de réalisation, alors que l’intrigue était pourtant bouclée, de nouvelles idées ont germé. J’ai finalement rajouté vingt pages au compteur. J’ai prévenu mon éditeur un peu après coup en lui disant : « Tu sais, le scénario a évolué, tu ne veux pas le relire ? » Il m’a répondu qu’il me faisait entièrement confiance. Ils ont découvert le résultat au fil des livraisons de planches, et le plaisir a été partagé.

Benzine : Vous avez confié avoir énormément lu sur les vampires avant de vous lancer. Comment réussit-on à digérer cette somme mythologique et encyclopédique pour en faire, au final, une farce rurale et picaresque typique de votre univers ?

Nicolas Dumontheuil : Le monde rural est un univers que je connais intimement pour avoir grandi à la lisière du Lot-et-Garonne et du Quercy, au milieu des vieilles pierres et des villages séculaires. C’est un décor idéal, un véritable petit théâtre peuplé de figures archétypales. Pour Gunnar, j’aimais l’idée de concevoir un mélange entre le cinéma de Terrence Fisher — le grand réalisateur des studios Hammer à qui l’on doit Le Cauchemar de Dracula — et l’esprit de Marcel Pagnol.
Ce microcosme fonctionne un peu comme dans le western, un genre qui m’a beaucoup marqué. Dans un western, le cadre semble figé avec ses incontournables : le saloon, le shérif, l’instituteur… Pourtant, à partir de ces mêmes archétypes, on peut tout raconter. Le village français possède cette même plasticité avec son curé, ses notables et ses figures locales. C’est là que mon imaginaire se déclenche le plus naturellement, même si j’essaie ensuite d’emmener le récit ailleurs.

« En général, j’avance plutôt dans mon coin, je fais mon truc. Mais le simple fait que les autres jettent un coup d’œil par-dessus votre épaule, ça compte énormément, même si je ne m’en rends pas toujours compte. Cela fait partie de l’équilibre de vie. »

Benzine : On ressent très fort l’influence visuelle du cinéma expressionniste allemand (Murnau, Fritz Lang) dans vos jeux d’ombres et vos lavis à l’encre de Chine diluée. Qu’est-ce que ce noir et blanc si théâtral vous permettait d’exprimer que la ligne claire classique ne pouvait pas traduire ?

Nicolas Dumontheuil : Visuellement, j’ai effectivement puisé dans l’esthétique de l’expressionnisme allemand. Mais au-delà de la forme, l’histoire reste un carrefour d’influences qui, au bout du compte, ressemble profondément à tout ce que je fais. Je m’en suis rendu compte une fois l’album achevé : c’est, encore et toujours, l’histoire d’un individu marginal qui tente de rejoindre une communauté. Toutes mes bandes dessinées racontent ce besoin d’intégration et cette maladresse face aux autres. C’était déjà le cœur du Landais volant, qui voyageait pour comprendre de nouvelles cultures mais finissait toujours par se planter. Dans Le Roi des Mapuches, le protagoniste veut régner mais cherche avant tout à assimiler les coutumes locales. Même dans L’Idiot, le personnage principal tente désespérément de décrypter les codes d’un groupe, quand bien même il s’agit de criminels. Gunnar le vampire n’échappe pas à la règle : lui aussi cherche à s’extirper de sa solitude séculaire pour s’intégrer, à sa manière, au monde des mortels. C’est décidément mon grand sujet.

Benzine : Vous venez de vous en rendre compte récemment ou vous le saviez déjà, au fond ?

Nicolas Dumontheuil interview
Crédit photo : Christophe Ménétrier

Nicolas Dumontheuil : Je le savais plus ou moins, mais c’est vraiment avec le recul que j’en ai pris pleinement conscience. En écrivant cette histoire de vampire, j’ai simplement suivi mon personnage. Je ne sais pas exactement d’où m’est venue cette idée, mais elle me plaisait. Ce n’est qu’une fois l’album terminé que je me suis fait la réflexion : « Tiens, tu as encore exploré le même thème ». C’est peut-être à cela qu’on reconnaît l’obsession d’un auteur.

Prochainement, le festival Quai des Bulles à Saint-Malo va proposer une exposition rétrospective de tous mes livres. Le commissaire de l’exposition, Antoine Rivalan, m’a posé énormément de questions sur ma bibliographie. C’est en lui répondant que la récurrence m’a sauté aux yeux. Dans Le Meunier hurlant, c’est exactement la même dynamique : un homme en marge cherche à être accepté, mais la société le rejette parce qu’il est trop original. Pourtant, lui ne demande qu’à s’intégrer par son travail.

La Forêt des renards pendus est peut-être un peu différente. On y croise bien des marginaux — comme ce militaire alcoolique —, mais ils ne font aucun effort pour s’intégrer. C’est le ton de l’écrivain finlandais Arto Paasilinna, dont j’ai adapté le roman, qui me plaisait : ce côté absurde, tragi-comique et profondément sombre. Il ne croit pas beaucoup en l’humanité, mais son récit reste paradoxalement joyeux. Au départ, tous les personnages sont horribles. Le braqueur refuse de partager le butin avec ses complices, le militaire est d’une bêtise crasse, et ils passent leur temps à se mentir et à s’exploiter mutuellement. Il n’y a aucune humanité chez eux et, pourtant, ils sont terriblement attachants parce qu’ils sont drôles. C’est au contact d’une vieille dame que le meilleur d’eux-mêmes va se révéler. On finit par aimer ces personnages qui n’ont pourtant rien pour eux au départ. C’est ce grand écart qui me passionne.

Benzine : Le travail chromatique d’Isabelle Merlet sur vos planches est très reconnaissable. Comment s’est orchestré ce dialogue à distance entre votre encrage au pinceau et sa palette numérique ?

Nicolas Dumontheuil : Nos approches se complètent parfaitement, même si sur cet album, c’est moi qui l’ai poussée vers une esthétique monochrome inspirée des films muets. Pour être honnête, elle n’était pas très enthousiaste au début. Lorsque je lui demandais de se limiter à des nuances de jaune ou de bleu, elle me répondait, un brin agacée : « Si c’est comme ça, t’as qu’à le faire toi-même ! » (Rires). C’est un exercice difficile : trouver la bonne teinte unique, jouer avec les nuances, varier les ambiances sur la longueur… Pendant les dix premiers jours, elle cherchait ses marques. Elle avait tendance à mettre trop de couleurs et à trop détailler. Comme je charge déjà beaucoup mes planches en valeurs de noir et en lavis, je lui répétais : « Non, simplifie, enlève de la matière, un fond jaune uni et deux ou trois teintes suffisent ». Une fois le cap trouvé, elle s’est véritablement approprié la contrainte et s’est beaucoup amusée. Dès cet instant, je n’avais plus rien à redire, le résultat était là. Cela faisait longtemps que nous n’avions pas collaboré, car j’utilisais la couleur directe sur mes derniers albums. Retravailler ensemble sur Gunnar a été un immense plaisir. Le public et la critique saluent énormément son travail, et c’est amplement mérité. Nous formons un binôme très complémentaire, une alchimie qui fonctionnait déjà à l’époque du Landais volant.

Qui a tué l'idiot - Nicolas DumontheuilBenzine : Vous dessinez au quotidien à Bordeaux, au sein de l’atelier Kokoikomekiki. Quand on se lance dans un projet aussi dantesque et solitaire que Gunnar le vampire, qu’est-ce que cela apporte d’être entouré par l’émulation et le regard de ses pairs au jour le jour ? Est-ce qu’on se montre ses planches entre deux cafés pour se rassurer ?

Nicolas Dumontheuil : C’est avant tout une présence très agréable. En général, j’avance plutôt dans mon coin, je fais mon truc. Mais le simple fait que les autres jettent un coup d’œil par-dessus votre épaule, ça compte énormément, même si je ne m’en rends pas toujours compte. Cela fait partie de l’équilibre de vie.

Benzine : Depuis quand travaillez-vous ainsi en espace collectif ?

Nicolas Dumontheuil : Pratiquement depuis toujours. Hormis au tout début de ma carrière pour Qui a tué l’idiot ?, que j’ai dessiné entièrement seul à Paris. Sinon, j’ai passé tout mon temps en atelier. La bande dessinée reste un artisanat très solitaire, et j’ai ce besoin viscéral d’être entouré de gens. Rester cloîtré chez soi sans sortir, à travailler en permanence dans son salon, cela devient vite pesant. Certains auteurs y tiennent et s’en accommodent très bien, mais ils ne sont pas si nombreux que ça à pouvoir le supporter sur le long terme.

Benzine : Après avoir mis le point final à un tel monument de 260 planches chez Aire Libre, on imagine qu’on sort un peu vidé, mais aussi transformé. Quels sont vos futurs projets, et avez-vous envie de rester dans ce format très généreux ?

Nicolas Dumontheuil : Mon prochain projet sera un peu plus resserré, environ 120 pages. C’est un western. Je l’ai déjà commencé et il paraîtra également dans la collection Aire Libre, car nous nous entendons vraiment très bien avec les éditions Dupuis. C’est un bonheur de voir qu’ils continuent de me suivre. Graphiquement, je garde la même approche technique et je retrouve Isabelle Merlet à la couleur. C’est un vrai confort pour moi : déléguer la couleur me permet de me consacrer exclusivement au dessin et au scénario. Et puis, Isabelle a ce don unique de sublimer le trait. C’est toujours une merveilleuse surprise lorsqu’elle m’envoie un lot de vingt pages colorisées. J’ouvre mon ordinateur et je savoure le résultat comme un lecteur.

Benzine : De quoi parle ce western ?

Nicolas Dumontheuil : Il s’agit d’une adaptation très libre du roman Poetic Justice écrit par Elliott Murphy, le célèbre folk singer et rockeur américain. Il vit à Paris depuis une vingtaine d’années et cherchait un auteur pour adapter son livre. Lorsqu’il m’a sollicité il y a quatre ou cinq ans, j’avais d’abord refusé par manque de temps. Le roman fourmillait de bonnes idées, mais il s’éparpillait dans une fresque immense. J’ai pris le contre-pied absolu de Gunnar : j’ai resserré cette immense fresque pour en faire un mélodrame très tendu, linéaire et percutant. J’appréhendais un peu la réaction d’Elliott Murphy face à ces coupes sombres. Au début, il a accusé le coup, puis il a validé ma vision en reconnaissant qu’il fallait faire des choix drastiques, sous peine de devoir dessiner quatre albums. C’est une histoire très dramatique, où il n’y aura pas l’humour que je distille d’habitude. Quant au graphisme, j’avais un temps pensé adopter un style plus réaliste, mais j’ai préféré conserver ma ligne semi-réaliste habituelle, un peu à la Lucky Luke. Et contre toute attente, le contraste fonctionne à merveille sur un récit sombre. Si tout se passe bien, l’album devrait paraître en fin d’année prochaine.

Propos recueillis par Christophe Pelletier le 12 septembre 2026

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Découvrez comment les données de vos commentaires sont traitées.