Des mémoires du cinéaste américain culte et sulfureux Abel Ferrara, cela faisait envie sur le papier. Scène. Mémoires est réussi parce qu’il ressemble à ces livres de rockers racontant avec talent les excès auxquels ils ont survécu.

L’émergence de Tarantino a imposé dans le vocabulaire cinéphile le concept de cinéaste rockstar. Une dénomination liée à sa grande gueule, son débit de mitraillette, le caractère transgressif (à l’échelle du cinéma hollywoodien de l’époque) de ses premiers films, ses scores jukebox et enfin parce que Pulp Fiction a suscité auprès d’une partie du grand public un type d’attente autour de ses projets proche de celle suscitée par un nouvel album des Fab Four au milieu des années 1960.
La désignation a depuis été élargie à des cinéastes remplissant seulement le dernier critère (Nolan). On pourrait aussi dire d’Abel Ferrara qu’il est un cinéaste rockstar parce que voir face à l’objectif son allure aussi menaçante que photogénique et l’entendre en interview défoncé (hier) ou sobre et devenu bouddhiste (aujourd’hui) suffisent à faire réapparaître les souvenirs d’un certain underground newyorkais des années 1970-1980 et de ses excès.
Comme chez les rockstars, il y a les légendes pas toujours vérifiées et les mystères durables. Nos Funérailles aurait été tourné par son chef-opérateur parce que Ferrara aurait été trop défoncé pour mener le film à bien. On ne sait pas non plus grand chose sur Nicholas St. John, scénariste qui travailla sur beaucoup de films de la période célébrée du cinéaste.
En revanche, on sait que la toxicomanie d’Harvey Keitel n’était pas que face caméra au moment de Bad Lieutenant. Peu importe alors que Ferrara n’ait pas connu le succès grand public : il est une rockstar comme le seraient un Iggy Pop ou un Lou Reed s’ils n’avaient pas connu le succès.
C’est le cinéaste dont certains films sont encensés par plus connu que lui (The King of New York par Quentin Tarantino, Bad Lieutenant par Martin Scorsese). Caburant au Hip Hop newyorkais de son époque, The King of New York est culte dans le monde du Rap (Tupac Shakur était à l’hôtel sous le pseudonyme de Frank White, parrain campé par Christopher Walken, avant d’être assassiné). Ferrara a de plus auprès des cinéphiles français une aura de franc-tireur dans un cinéma américain de plus en plus connecté aux logiques d’affaires à partir des années 1980.
Autant dire donc que le principe de mémoires d’Abel Ferrara est un truc qui fait autant envie qu’être au comptoir avec Iggy lorsque ce dernier raconte les épisodes les plus fous de l’aventure stoogienne. Au début de Scène. Mémoires, une femme quitte Ferrara. Il écoute alors Blood on the Tracks, album qui vient juste de sortir… et album marqué par la divorce de Dylan, album marquant de la décennie 1970. Une autobiographie de Ferrara, ça débute comme ça.
Certains critiques ont justement comparé la non linéarité et les chapitres centrés sur un bref moment temporel de Scène. Mémoires à la structure de Chroniques, Volume 1 de Dylan. Influence consciente ou pas ? Peu importe. Ferrara est de toute façon imprégné d’une rupture dylanienne sixties qu’il a connue en temps et en heure ainsi que d’écrivains inspirations de Dylan (Burroughs, qu’il mentionne dans le livre). Dans le livre, citer Springsteen pour parler de son existence relève d’ailleurs du naturel.
Le talent de conteur du cinéaste donne envie de lire le bouquin d’une traite. La mafia, les peep shows échappés de Mean Streets et Taxi Driver, les bastons, les Italo-américains pour qui Raging Bull est le biopic d’un gars du quartier, les tubes mentionnés donnant l’impression de se ballader dans Little Italy au son du Rock, le membre de la famille originaire d’Italie du Sud et ayant émigré aux States…
Tout le début du livre pourrait être sous-titré : visite guidée de ce que Scorsese et Francis Ford Coppola ont transformé en grand cinéma. Il n’existe pas sur la toile de photos des parents de Ferrara. Il faudra donc accepter que sa mère était une Marylin et son père un Joe DiMaggio (mythe du baseball sosie de Montand qui fut l’époux de la star). Imprimez la légende.
Vous avez de savoir si Christopher Walken peut dépanner un cinéaste d’une somme conséquente ? Savoir ce que c’est de traîner avec Debbie Harry ? Ce bouquin est fait pour vous. Ferrara se dépeint ici comme un amoureux de cinéma d’auteur européen (Godard, Pasolini, Fassbinder…) qui serait passé au cinéma en mode débrouille.
Il n’a pas fait d’université privée comme Scorsese. Parce que c’est le moment où un film pornographique peut rapporter beaucoup d’argent en ayant coûté trois fois rien, il débute par un film pornographique tourné sous pseudo. Puis c’est Driller Killer, cette fois sous son vrai nom : un film d’exploitation dont il joue le rôle principal parce que David Johansen a dit non.
Le goût de la débrouille se retrouvera lorsqu’il compose un plagiat de Blind Willie McTell de Dylan pour Nos Funérailles… parce que Gloomy Sunday de Billie Holiday a consommé la partie droits musicaux du budget. Le final cut sera pour lui un truc non négociable. Parcours commencé dans le cinéma dit Grindhouse qui aboutira à la reconnaissance des Cahiers du Cinéma.
Dans les morceaux de vie choisis par Ferrara, on trouve Cat Chaser. On comprend que ce film qu’il renie à juste titre est prétexte à évoquer la figure d’Elmore Leonard, auteur de romans policiers et de nouvelles westerniennes adapté avec réussite par Delmer Daves (3 Heures 10 pour Yuma) et Quentin Tarantino (Jackie Brown). Pas besoin en revanche de se demander pourquoi il évoque son bref passage sur le projet L’Impasse (repris avec la réussite que l’on sait par De Palma) ou les mésaventures liées à son films sur l’affaire DSK avec Depardieu (Welcome to New York).
Nicholas St. John ? On en sait plus sur lui et en même temps il est toujours aussi mystérieux. Membre de groupe de Rock collectionnant les aventures éphémères ? Tout cela fait presque trop personnage de fiction. Mais non, il a bien existé, une photo de tournage de The King of New York où il est en compagnie de Giancarlo Esposito est trouvable sur la toile.
De l’inconnu demeure cependant car Ferrara ne nous apprendra pas les raisons de leur séparation artistique ni ce qu’il est devenu. En parcourant la page wikipédia (sans date de naissance) du scénariste, on découvre cependant que selon Ferrara il se serait lassé du monde du cinéma après avoir beaucoup travaillé avec lui. Il a connu le futur cinéaste pendant ses études et a choisi une discrétion médiatique totale.
Alors oui, la période récente du livre est moins palpitante à lire que son début. Il n’en reste pas moins qu’elle est encore plaisante grâce au sens de l’anecdote du cinéaste. Se faire quitter par une actrice au moment où on a gagné sa lutte contre l’addiction. Ne plus vouloir revoir certains lieux à cause de fantômes passés. Ne plus pouvoir relire Burroughs une fois clean parce que l’on sent le moment où il écrit sous drogues. S’installer en Europe pour fuir le côté business d’Hollywood.
Le livre est marqué par sa manière si italienne de célébrer les femmes de sa vie (parfois trompées), ses filles et… les actrices. Comme avec le moment This is the girl (exclamation du cinéaste Adam Kesher face à l’aspirante actrice Betty Elms dans Mulholland Drive) lorsqu’il rencontre Asia Argento pour New Rose Hotel.
Le charme du livre est enfin de ne pas trop donner de sentiment de nostalgie : la période dorée années 1990 du cinéma indépendant américain, le New York aussi insécure que créatif d’avant Giulani ne donnent pas lieu à de longues dissertations en mode « c’était mieux avant ». Et le virage bouddhiste, les addictions surmontées ne font pas basculer non plus le récit dans la mièvrerie.
S’il fallait résumer Scène. Mémoires : c’est un livre qui nous dit quels chefs-opérateurs ont inventé la manière dont on filme New York et pourquoi Barry Lyndon a influencé le cinéma indépendant américain. Un livre indispensable donc.
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Ordell Robbie
