[Interview] Jean-Sébastien Nouveau (Les Marquises) -1ere partie : Construire un monde

Depuis Immune, Jean-Sébastien Nouveau n’a cessé de chercher de nouveaux territoires pour sa musique, faisant de chaque album une aventure singulière. Avec Malaterre, cette quête se poursuit autrement : pour la première fois chanté en français, le langage des Marquises gagne en intimité sans rien perdre de son mystère. Une nouvelle étape dans une discographie qui avance toujours là où on ne l’attend pas.

©_Lilian_Thévenon

Le désir d’aventure, celui d’à chaque fois trouver le moyen d’entrer dans un nouveau monde.

L’aventure, l’audace, la singularité sont des vertus rares dans notre monde. Il n’y a sans doute plus guère que l’art pour offrir un territoire, un refuge possible à ces forces là. Elles sont au cœur de la démarche de Jean-Sébastien Nouveau depuis ses débuts avec Immune, et n’ont cessé de se prolonger avec Les Marquises.

Malaterre constitue une nouvelle étape dans cette aventure. Pour la première fois, le français entre pleinement dans les motifs du Lyonnais. On pourrait penser que l’usage de notre langue ouvrirait le langage musical des Marquises à davantage de transparence. C’est tout l’inverse : sa musique n’en devient que plus mystérieuse, plus insaisissable. Le dialogue que nous amorçons ici avec Jean-Sébastien Nouveau ne dissipe pas cette énigme. Il permet plutôt d’en approcher les contours, d’éclairer la richesse, la singularité et le magnétisme d’une musique qui, album après album, continue de chercher de nouveaux mondes.

Benzine : Quand tu regardes le parcours des Marquises depuis Lost Lost Lost, est-ce que tu as le sentiment d’avoir construit plusieurs projets successifs ou d’avoir développé, album après album, une seule et même musique ?

Jean-Sébastien : Je pense chaque album comme un projet en soi, un monde spécifique avec ses propres règles, ses propres sons. Mais force est de reconnaître avec le recul que tout cela est assez cohérent. Même Soleils Noirs, qui est un album ambient, plus expérimental, se déclinant en deux morceaux de 20 minutes, s’inscrit finalement assez bien dans notre discographie.

Benzine : Quel est le fil invisible entre les albums ?

Jean-Sébastien : Je dirais que c’est le désir d’aventure, celui d’à chaque fois trouver le moyen d’entrer dans un nouveau monde avec ses propres règles. Je pense aussi que le fil, c’est tout simplement le désir de trouver un moyen de donner un sens à sa vie en l’actualisant sans cesse à travers la musique.

Benzine : Dès le départ, Les Marquises ont été pensées comme un collectif plutôt que comme un groupe traditionnel. Qu’est-ce que cette organisation te permet encore aujourd’hui ?

Jean-Sébastien : Cette manière de penser Les Marquises me permet de faire des disques en duo serré avec Martin, en solo, ou encore sous des formes plus hybrides, sans que cela cesse d’être Les Marquises pour autant. Disons que je reste le directeur artistique des albums in fine.

Benzine : Peux-tu nous en dire plus sur cette notion de directeur artistique, comment tu la définirais, quand tu reprends une démo de Martin, qu’est-ce qui te guide : respecter l’idée initiale ou chercher immédiatement ce que tu peux lui faire subir pour la transformer ?

Jean-Sébastien : Je regarde comment y trouver ma place et comment ouvrir le morceau vers d’autres perspectives. Par exemple, je trouvais la démo de Martin pour Terrefondrée à la base un peu trop lente, trop sombre, caverneuse. La mélodie et les accords étaient très beaux, mais j’ai eu envie que le morceau s’ouvre plus au monde, qu’il trouve une lumière et une pulsation. De ce fait, je l’ai accélérée et j’ai trouvé un pattern de batterie qui lui a donné de l’élan, une énergie.

Benzine : Tu as souvent expliqué que tu composais une grande partie de la musique seul, avant de faire intervenir d’autres musiciens. Est-ce que cette manière de travailler a changé au fil des années ?

Jean-Sébastien : Globalement, ça se passe comme ça. Mais quand on fait un album en duo comme La Battue ou Malaterre, il arrive régulièrement que Martin arrive avec des démos et que je travaille ensuite dessus. Sur Malaterre, par exemple, Personne ne s’éloigne est essentiellement un morceau de Martin. L’Étendue est une sorte de mix parfait où j’ai composé la moitié du morceau et Martin l’autre. Il y a aussi des titres comme Terrefondrée, où Martin m’a donné une démo que j’ai totalement remixée pour l’emmener ailleurs. Au départ, le titre était très lent, très sombre ; en doublant quasiment le tempo et en trouvant ce pattern de batterie, il est parti dans une tout autre direction, alors que les éléments mélodiques sont restés presque identiques.

Benzine : Martin Duru t’accompagne depuis longtemps. Qu’est-ce qui a évolué dans votre façon de travailler ensemble depuis vos premiers projets, notamment Immune ?

Jean-Sébastien : Avec le temps, Martin prend une part beaucoup plus importante dans Les Marquises. Au tout début, pour les deux premiers albums, il participait très sporadiquement, puis au fil des ans, nous avons fini par former un véritable duo. Mais parfois, j’ai aussi besoin de faire des albums seul, comme Soleils Noirs.

Benzine : Les premiers albums faisaient parfois appel à de nombreux musiciens et chanteurs. Malaterre a été réalisé avec une équipe plus réduite. Est-ce que cette configuration a influencé le son du disque ?

Jean-Sébastien : Malaterre évoque mon enfance dans ma campagne natale, des souvenirs, des fantasmes… Pour ces raisons, j’ai voulu tout chanter, et exclusivement en français. Martin connaît très bien cette campagne bourguignonne pour être souvent venu chez mes parents quand nous étions lycéens afin de jouer dans notre local. C’est une campagne reculée qu’il aime et qui lui parle.

Nous avons composé la musique et écrit les paroles ensemble, puis nous avons ouvert notre monde à notre comparse Rémy Kaprielan à la batterie, et à François Clos, qui a joué du marimba et mixé l’album. Ce sont des proches qui nous accompagnent depuis longtemps. Une équipe restreinte qui fonctionne très bien !

Benzine : Tu as toujours fait cohabiter des éléments très différents : la pop, les rythmiques répétitives, les textures électroniques, les instruments acoustiques et une forme de recherche sonore. Est-ce que tu pars encore de cette volonté de faire se rencontrer des matériaux éloignés ?

Jean-Sébastien : Ce n’est plus une volonté délibérée comme ça a pu l’être au tout début. Désormais, j’ai plutôt l’impression que nous pratiquons la langue que nous avons créée avec assez d’aisance : nous avons nos sons, nos manières de structurer un morceau, ainsi que ce même désir de créer une musique mystérieuse et contenue.

Benzine : Tu as souvent décrit une méthode fondée sur l’empilement : une boucle, un rythme, des sons, puis des mélodies et des retraits. Est-ce que tu travailles toujours de cette façon ou est-ce que Malaterre a demandé une autre approche ?

Jean-Sébastien : Je pense que nous avons travaillé un peu de la même manière, même si un morceau comme Terrefondrée est finalement très pop dans son écriture et vraiment articulé autour d’accords de piano. Il y a toujours des exceptions à la règle !

Benzine : Est-ce qu’il t’arrive de partir d’une structure très précise pour finalement la déconstruire complètement au cours de la production ?

Jean-Sébastien : Je n’ai pas trop le souvenir qu’on ait fait ça… Généralement, on écrit la structure au fur et à mesure et on ne la détricote pas.

Benzine : Dans tes précédentes interviews, tu évoquais l’importance de l’intuition au moment de composer. Comment sais-tu qu’un morceau est en train de prendre la bonne direction ?

Jean-Sébastien : C’est dur à dire, mais je dirais : quand un monde se crée et arrive à se déployer, à trouver sa voie. Ça m’est arrivé d’être bloqué après avoir trouvé une boucle super, mais en étant malheureusement incapable de créer un chemin, un parcours autour d’elle.

Benzine : Tu as également l’habitude de mixer toi-même, parfois chez toi, pour conserver une certaine spontanéité. Est-ce que tu recherches toujours cette part d’accident dans la production ?

Jean-Sébastien : J’ai mixé intégralement certains albums comme Lost Lost Lost, Pensée Magique ou Soleils Noirs, mais depuis A Night Full Of Collapses, je pré-mixe souvent avec Martin, puis François réalise le mix final. On reste avec lui pour garder la main jusqu’au bout, mais François joue un rôle important. L’accident est au cœur de ma manière de composer. J’ai des amis musiciens qui ont une mélodie en tête, puis la rejouent et partent ainsi sur un morceau. Personnellement, cela ne m’est jamais arrivé. Ma manière de faire est très empirique et accidentelle. Grosso modo, je commence à chercher un son qui me plaît : un sample, un son de clavier…

À partir de ce son, je cherche quelques notes qui me semblent créer une ambiance, quelque chose qui m’interpelle. Je les enregistre, je les mets en boucle et ensuite je commence à chercher des sons, des rythmes qui pourraient coller, afin de commencer à créer un petit monde en soi. Après, tout l’enjeu est de faire évoluer, de développer cette petite boucle pour que ce monde arrive à se déployer. De ce fait, je dirais que tout est un peu accidentel au début. C’est du tâtonnement. Comme si, pour créer une cabane, je cherchais dans la forêt des bouts de branches pour voir ce que je pourrais faire avec. C’est très différent de l’approche qui consiste à avoir une idée globale, un plan en tête, puis à chercher les matériaux pour réaliser la cabane. D’une certaine manière, je fonctionne à l’envers.

Benzine : Sur Soleils noirs, tu avais choisi de réduire considérablement les éléments rythmiques et de travailler avec très peu de notes. Est-ce que cette expérience a laissé une trace dans la manière dont tu as composé Malaterre ?

Jean-Sébastien : Peut-être qu’il reste de Soleils Noirs quelques sonorités étranges, quelque chose d’un peu crépusculaire et mystérieux.

Benzine : La musique des Marquises a souvent été décrite comme très construite, mais elle conserve aussi quelque chose de brut et d’instable. Comment trouves-tu l’équilibre entre le contrôle et ce qui peut échapper au contrôle ?

Jean-Sébastien : C’est une question délicate, car il y a toujours ce désir de figer les choses le mieux possible, tout en évitant d’être trop rigide pour ne pas étouffer le vivant. Il ne faut pas combler tous les silences ni donner toutes les clés, mais il faut tout de même cadrer l’ensemble pour qu’une forme le contienne. C’est un équilibre à trouver. Il faut en tout cas que des imperfections demeurent pour que tout ne soit pas résolu. Et There is a crack in everything, that’s how the light gets in , comme disait Leonard Cohen dans son morceau Anthem.

DAMIEN CADIO – Peindre les souvenirs

(Auteur de la pochette du disque)

© Photo : DR

Chez Damien Cadio, le réel n’est jamais tout à fait réel. Un paysage, une fleur, un objet, et déjà l’image semble appartenir au souvenir.
C’est ce qui rend ses peintures si proches de Malaterre. Comme Jean-Sébastien Nouveau, il travaille ces endroits fragiles où les choses reviennent par fragments. Pour Les Marquises, Cadio signe les peintures de l’album. Pas des illustrations, mais des images qui prolongent la musique. Même silence, mêmes traces, même trouble. Une autre façon de regarder ce qui reste.

Benzine : Tu as parfois utilisé des images de cinéma pour imaginer la structure d’un morceau. Est-ce que les chansons de Malaterre sont elles aussi nées de scènes, de mouvements ou de plans imaginés mentalement ?

Jean-Sébastien : Malaterre est né d’images mentales. C’est le cas pour L’Étendue, par exemple, où j’imaginais l’aube dans un pré traversé par une petite rivière. Ou encore pour La Rivière, où je me voyais dériver sur une barque. Mais les peintures de Damien Cadio m’ont aussi beaucoup accompagné et aidé. J’ai longuement contemplé le tableau qui illustre l’album pour réussir à terminer certains morceaux. Le grain et les couleurs de cette œuvre m’ont aidé à trouver des issues quand j’étais bloqué. Sa peinture est très inspirante et entre parfaitement en résonance avec la musique de Malaterre.

Benzine : Les albums précédents partaient souvent vers un ailleurs : Henry Darger pour Lost Lost Lost, la jungle et le cinéma pour Pensée magique, la nuit pour A Night Full Of Collapses, puis l’exil et le déplacement avec Soleils noirs. Pourquoi le besoin de revenir vers ton enfance est-il apparu avec Malaterre ?

Jean-Sébastien : Disons que La Battue m’a permis de dénouer certaines choses par rapport à mon enfance ; avec le temps, je me sens plus en paix avec elle. J’avais envie de la revisiter non plus à travers ses blessures, mais sous un angle plus apaisé : observer ce qu’elle m’a offert — cette campagne et cette nature qui lui sont liées — et voir comment elle m’a sculpté et a développé mon imaginaire.

Propos recueillis par Greg Bod

Malaterre sortira le 16 octobre 2026 sur le label Infradisque.

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