« Holy Boy » de Lee Heejoo : quatre femmes et un fantasme

Avec Holy Boy, la Coréenne Lee HeeJoo transforme l’univers de la K-pop en un thriller vertigineux, où quatre femmes enlèvent l’idole qu’elles adorent. Mais derrière ce récit criminel aux frontières de la folie, c’est une réflexion aussi dérangeante que fascinante sur l’amour, le désir et la possession qui se dessine. Un roman aussi déconcertant que remarquable.

Lee Heejoo
© Babelio

La K-pop est un phénomène musical mondial que bien des « adultes » ont aujourd’hui du mal à mesurer à sa juste valeur, et considèrent donc avec un certain mépris. Sans doute la marque d’un inévitable décalage entre les générations… La jeune écrivaine coréenne Lee HeeJoo ne nous fournira malheureusement (?) pas une analyse musicale de ce genre aujourd’hui incontournable, mais elle travaille depuis son premier roman, Phantom Pain (2016) sur un facteur essentiel au phénomène K-Pop, l’amour démesuré porté à ses idoles. Holy Boy est donc son second livre, une sorte de thriller remarqué lors de sa publication au Pays du Matin Calme, mais qui, reconnaissons-le d’emblée, désarçonne beaucoup de lecteurs occidentaux. Ce qui le rend d’autant plus intéressant.

Holy Boy couverture

Holy Boy raconte l’enlèvement de Yosep, idole K-Pop à la beauté surnaturelle, par quatre femmes qui l’aiment « à la folie », chacune pour des raisons bien différentes. Bien entendu, comme nous sommes dans un thriller, les choses vont très mal tourner, mais ne se dérouleront pas du tout comme on pourrait s’y attendre.

Les critiques occidentales, comme si elles n’avaient lu que le premier chapitre de Holy Boy, en ont largement parlé comme une sorte de version coréenne du célèbre Misery de Stephen King, auquel on peut forcément penser dans les premières pages du livre. Une façon comme une autre de se rassurer – et de rassurer le lecteur potentiel – face à un livre qui va jouer à désorienter son lecteur avec une constance et une efficacité impressionnantes.

Lee HeeJoo, en 350 courtes pages, va jouer à éclater la temporalité, à alterner les points de vue et les narrateurs, mais surtout à nous perdre dans un labyrinthe entremêlant souvenirs, fantasmes et réalités, sans jamais nous donner le moindre fil qui pourrait nous aider à nous y retrouver. La conclusion du livre – de manière totalement non conventionnelle pour un thriller – sera, pire encore, ou sans doute mieux encore, une combinaison de plusieurs hypothèses, réelles ou imaginaires, entre lesquelles il est impossible au lecteur de trancher ! Femme de son temps et sans doute cinéphile aguerrie, Lee HeeJoo se permet même le clin d’œil de rajouter une scène cachée après le générique de fin (ici les remerciements de l’auteur) qui vient jeter un trouble encore plus profond sur ce que nous avons lu, et croyons avoir compris. Lee HeeJoo nous a peu à peu égarés dans la perception déréglée de ses personnages, nous faisant ressentit leur folie « de l’intérieur »… C’est très fort, mais évidemment perturbant pour qui aime ses thrillers logiques !

Le plus intéressant, c’est sans doute, au-delà de l’intrigue, ce dont parle réellement Holy Boy – qui n’est pas une simple histoire policière d’enlèvement. La question centrale que pose Lee HeeJoo est classique, c’est celle du rapport malsain entre amour et possession : chacune des quatre femmes de ce groupe, qui est présenté comme une chaîne fermée par les quatre prénoms choisis (Anna-Nami-Mihee-Heeae), peut affirmer sincèrement aimer Yosep. Mais aucune ou presque ne semble capable d’accepter que cet amour ne lui donne aucun droit sur lui. La pertinence de Holy Boy est de renouveler le sujet en le nourrissant des conséquences de la promesse de la K-Pop. Les actes de nos terrifiantes héroïnes sont le résultat logique du discours d’une industrie vendant la croyance qu’une star appartient personnellement à chacun de ses fans, le kidnapping devenant la matérialisation grotesque de la promesse commerciale : « cette idole est à toi » !

Plus remarquablement encore peut-être, Lee HeeJoo réunit dans Holy Boy quatre formes d’amour que notre culture considère généralement comme très différentes — sexuel, romantique, fanatique et maternel — et nous montre qu’elles peuvent toutes être contaminées par le même principe : « puisque je t’aime, tu m’appartiens ». Et, résultat inévitable de cet aveuglement général, l’homme « aimé » et « possédé » disparaît à la vue de tout le monde. Y compris du lecteur.

Et ça, c’est vraiment très, très fort.

Eric Debarnot

Holy Boy
Roman de Lee HeeJoo
Traduit du coréen par Cécilia Castelli et Bee-ah Lee
Editeur : Verso
352 pages – 19,90 €
Date de parution : 13 mars 2026

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