Cameron Picton, ex-bassiste de Black Midi, a construit son premier album solo comme une contradiction vivante : My New Band Believe est un disque acoustique qui sonne plus grand que la plupart des productions à grand budget de 2026. Un manifeste discret contre l’époque, et l’une des grandes surprises de l’année.

En France, on n’a pas beaucoup parlé de la « Windmill Scene« , un mouvement musical ayant gravité, au début des années 2020, autour d’un pub, The Windmill, de Brixton, à Londres. Pourtant, quasiment tout ce qui s’est fait depuis de plus significatif musicalement en Angleterre est venu de ce mouvement, que l’on considère aujourd’hui aussi important dans l’histoire du rock que la scène du CBGB’s à New York à la fin des années 70, ou celle de l’Haçienda à Manchester durant la décennie suivante. De la « Windmill Scene » ont émergé – entre autres – des gens comme Black Country New Road, Shame, Squid, Heartworms, The Last Dinner Party… et Black Midi… Black Midi qui a sans doute été, à son apparition, l’un des plus gros chocs artistiques de ces dernières années, même si leur approche expérimentale n’a – et c’est logique – pas été du goût de tous. Nous connaissons des gens d’excellente culture musicale qui avouent n’avoir jamais réussi à écouter un album de Black Midi dans son intégralité !

Black Midi s’étant désintégré plus tôt que prévu, mi 2024, nous laissant orphelins de leur folle créativité, nous en sommes « réduits » – mais on va voir que ce n’est pas finalement une « réduction » – à guetter les productions solos de ses musiciens. Et après The New Sound de Geordie Greep (l’ex-frontman du groupe) en 2024, 2026 voit l’arrivée du premier album éponyme de My New Band Believe, le groupe formé par Cameron Picton, l’ancien bassiste de Black Midi, qui se révèle dès la première écoute un objet singulier, digne des origines de son créateur. Le concept de My New Band Believe est des plus originaux : des chansons interprétées uniquement en acoustique (même si cette règle n’est pas en fait respectée à 100%), en limitant la réverb’, mais en employant un maximum de ressources, musiciens (vingt-deux), choristes (vingt-et-un) et studios (onze studios londoniens différents). L’idée folle de Picton est donc de montrer que « acoustique » peut signifier « maximaliste » autant que « minimaliste ».
Dès le premier titre, le magnifique Target Practice, les vocaux baroques évoquent le rock opératique de Sparks, posé sur des cordes exubérantes : on est emportés par un romantisme raffiné qui semble a priori très loin de la démarche de Black Midi. Mais dès l’ambitieux In The Blink of Darkness, ce sont d’autres « influences » qui émergent, en particulier celle du XTC de la dernière période (la période du chef d’œuvre Apple Venus Vol. 1). Le texte présente le thème de l’album, qui transparaîtra sur la plupart des titres qui vont suivre, l’insécurité. « Do you ever wish, wish, wish that you were somebody else? / So you could see yourself from both sides » (N’as-tu pas envie parfois d’être quelqu’un d’autre ? / Pour pouvoir te voir des deux côtés).
Ce n’est pourtant là encore que quelques ingrédients d’un mélange qui va s’avérer de plus en plus audacieux… comme le prouve le colossal troisième titre, Heart of Darkness (plus de huit minutes inspirées, évidemment, de Joseph Conrad !), avec certains élans, jazzy en particulier, qui renvoient à Black Midi. Avec une différence quand même, et elle n’est pas négligeable, c’est que cette musique n’a plus rien d’arrogant ni d’austère : Picton s’ouvre clairement à son public, avec une générosité et une grâce qui tranchent avec ce qu’il produisait à ses débuts. Oui, admettons qu’on est aussi, cette fois, du côté d’un rock progressif, mais qui aurait pour base la folk music champêtre typique de l’Angleterre, plutôt qu’une admiration excessive pour les pompes de la musique classique. Plus du côté du Selling England By The Pound de Genesis que des œuvres de Yes ou Emerson, Lake and Palmer… Même si le morceau joue de manière cinématographique sur des atmosphères rapidement angoissantes. Et c’est magnifique.
Love Story est la plus belle chanson pop du disque, quelque part du côté de la légèreté aérienne d’un Nick Drake – attention, ceci est évidemment une comparaison à double tranchant, mais qui souligne combien Picton assume de laisser sa musique « respirer », sans nous imposer un savoir faire technique pourtant impressionnant. Pourtant, la tendresse initiale laisse peu à peu place à une véritable anxiété, suggérant la disparition et la perte de la personne aimée. « I cannot find you / You are the love of my life » (Je ne te trouve pas / Tu es l’amour de ma vie). Toutes les histoires d’amour finissent mal, non ?
Bilan : une première face pas loin du sublime, qui nous laisse espérer qu’on tient entre nos mains ce qui sera l’un des chefs d’œuvre de 2026.
La suite de My New Band Believe sera malheureusement un tout petit peu inférieure, semblant se contenter de répéter les trouvailles des quatre premiers titres, sans heureusement en gâcher l’enchantement. Pearls confronte de manière déroutante des expérimentations free jazz et des dissonances avec des fragments de mélodies, frôlant la « chamber pop » baroque chère à un Neil Hannon, par exemple, avant une demi minute de quasi silence. Opposite Teacher paraît explorer les relations conflictuelles que nous avons typiquement avec nos parents, mais en dépit de sa finesse, donne un sentiment d’inachevé. « Life, life, you barely know what life is / Blink and you’ll miss it » (La vie, la vie, tu sais à peine ce qu’est la vie / Cligne des yeux et tu la rateras) est la phrase de la chanson qui, au fond, en traduit le mieux « le message ». Il est temps de s’embarquer dans la seconde « grande pièce » du disque, Actress, qui dépasse aussi les huit minutes, et a pour seul défaut de répéter l’exercice de style de Heart of Darkness avec moins d’inspiration : oscillant entre passages d’une infinie délicatesse et poussées lyriques (plus du côté de Queen, sans l’emphase heureusement, que de Sparks, cette fois), le morceau est une réflexion sur le fardeau de la célébrité.
One Night est une belle conclusion, comme si, après tous ces assauts d’intelligence brillante, Picton n’avait plus rien à prouver, et se contentait de nous interpréter une belle chanson, seul à la guitare acoustique… Mais le chaos rôde et vient perturber la fausse sérénité d’un titre qui parle en fait de la fragilité des relations, de l’impossibilité de trouver la stabilité, voire même d’être en réelle harmonie : « I was never honest / You could never lie » (Je n’étais jamais honnête / Tu ne pouvais jamais mentir).
Finalement, on peut juger que Picton a abordé avec ce nouveau projet une autre forme de radicalité esthétique : My New Band Believe est une sorte de manifeste discret contre presque tout ce qu’est la musique aujourd’hui, avec sa production numérique standardisée. Et en même temps, Picton a dilué ses angoisses égotiques dans un collectif organique, qui lui a permis d’éviter la banalité de sentiments d’aliénation usés à force d’être déclinés dans des milliers de chansons.
Ce qui constitue un véritable tour de force.
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Eric Debarnot
