Avec Jusqu’à l’aube, Shō Miyake signe un film d’une douceur rare, qui observe deux êtres fragiles sans jamais les enfermer dans leurs troubles ni dans un récit programmé. En refusant les effets, le pathos et les mécanismes du cinéma spectaculaire, le réalisateur japonais compose un mini-drame du quotidien d’une justesse bouleversante.

S’il y a une chose qui réjouit le cinéphile, plus que la découverte d’un excellent film là où il n’attendait pas forcément grand-chose, c’est la promesse de l’apparition d’un nouvel auteur notable. N’ayant pas vu La Beauté du geste, le film précédent de Shō Miyake, qui parlait d’une boxeuse mal-entendante, Jusqu’à l’aube était mon premier film de ce jeune auteur, récemment primé à Locarno pour sa dernière œuvre, Un été en hiver. Et je suis sorti de la séance, non seulement avec des étoiles dans les yeux, ce qui est logique, le film se terminant sur de magnifiques scènes d’observation du ciel étoilé, mais avec cette sensation rare, bouleversante que le Japon avait peut-être bien trouvé son « nouvel Ozu ».
Je suis conscient que cette comparaison est ambitieuse, presque folle, tant Ozu est l’un des géants absolus de l’histoire du cinéma, mais Jusqu’à l’aube m’a convaincu en fonctionnant de la même manière que les grands films d’Ozu : une accumulation minutieuse et délicate de petites scènes qui semblent peu signifiantes, qui racontent des choses ordinaires sur des gens qui nous sont d’abord étrangers, et qui nous deviennent, au fil du film, de plus en plus chers. Jusqu’à un final qui, sans sacrifier à aucun mécanisme classique du cinéma spectacle, s’avère bouleversant.
Ce que nous raconte Miyake dans ce film, la rencontre de deux jeunes êtres souffrant de troubles complexes (elle d’un syndrome prémenstruel plutôt extrême, lui de crises de panique terribles et invalidantes) au sein d’une petite entreprise d’optique où ils travaillent tous les deux, n’a rien ni de folichon, ni d’exceptionnel. Mieux – ou pire, suivant le point de vue – il ne se passera pas grand-chose pendant les deux heures du film : pas de grande histoire d’amour, de mélo romantique entre ces deux êtres fragiles, pas de déclaration fracassante de l’auteur sur ce qu’est la « normalité » ou l’intégration des gens en difficulté dans le monde du travail. Rien en fait de ce qui justifie d’habitude, surtout aux yeux des financiers, l’existence d’un film. Juste un « mini-drame du quotidien » très maîtrisé, très sobre, qui se centre sur la lente progression de la relation entre les deux personnages… d’une manière presque thérapeutique. Juste la représentation des troubles et de leurs effets sociaux, en refusant tout effet dramatique, mais surtout tout pathos. Avec quand même, ça et là, ces micros moments « cathartiques », ces instants de cinéma qui, justement, évoquent Ozu. En ne racontant RIEN, ce cinéma montre BEAUCOUP.
Bien entendu, il ne faut pas se mentir : une bonne partie des spectateurs habituels pourront s’ennuyer. Pourtant Jusqu’à l’aube a été un énorme succès public au Japon. À la séance (à Paris…) où j’étais, une grosse majorité des spectateurs est restée jusqu’au bout du long générique final en plan fixe, refusant de quitter les lieux alors que, à l’écran, le personnel de l’entreprise d’optique prenait visiblement sa pause, et que Miyake continuait à les filmer. Et puis, tout le monde a semblé sortir ravi de la salle, en échangeant des commentaires positifs. J’ai même vu des gens qui ne se connaissaient pas se mettre à parler de la grâce du film. Et je me suis dit que, oui, c’est ça le miracle du cinéma de Miyake : nous faire redevenir des êtres humains, nous arrêter dans notre course, nous encourager à regarder l’autre, à lui parler…
… Et si la douceur dont témoigne la manière de filmer de Miyake était en fait un geste politique ? Montrer l’importance de l’attention à l’autre (et à soi-même) dans une société qui exige performance, contrôle, “normalité” (comme c’est indéniablement le cas de la société japonaise…). Filmer l’entreprise avant tout comme lieu de friction sociale, comme opportunité de micro-solidarités, et non comme décor neutre où l’autre est déshumanisé ou invisible. Faire des films qui résistent, et finissent par indiquer le ciel comme source de lumière pour ceux qui prennent le temps et font l’effort de le regarder.
J’ai lu ça et là des critiques déplorant « l’absence de mise en scène » et le « manque d’intérêt des personnages secondaires » : ce sont des arguments défendables. Mais si refuser les codes du spectacle et déjouer l’attendu, si ne pas tomber dans la « psychologie » à outrance, travers classique du cinéma US, mais également occidental, si montrer des infra-événements, en ne travaillant que de petites variations de distance, de regards, de trajectoire, permettait d’en arriver à produire un « autre type » de bouleversement chez le spectateur ?
J’attends en tout cas la suite, le prochain film de Shō Miyake avec impatience.
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Eric Debarnot
