« Les porteuses d’eau », de Sasha Bonét : le fleuve des mères, l’eau des héritières

L’écrivaine et critique culturelle new-yorkaise Sasha Bonét inscrit son histoire matrilinéaire dans une réflexion plus vaste sur la transmission, la liberté et la survie. À travers les portraits de ses aïeules, de sa grand-mère, de sa mère, de ses tantes et de ses cousines se dessine une autre histoire des États-Unis : celle des femmes afro-américaines, dont les vies, longtemps tenues à l’écart du récit national, en constituent pourtant l’un des courants les plus puissants.

sasha bonet
© Lewis Deirdre

« Que faire quand je me vois devenir ma mère ? Ma mère, qui m’a élevée à partir de ses traumatismes et en réaction à ces traumatismes ? Que puis-je démêler pour rapprocher un peu ma fille de la liberté ? Je rassemble des fragments du passé pour construire un avenir qui m’en libère. Je ressens les tremblements dans mon corps, et je me tourne vers ma mère, et vers sa mère à elle, en demandant : Vous ne me voyez pas trembler ? »

les porteuses d eau

Lorsque Sasha Bonét met au monde sa fille Sofia, elle veut trouver le moyen d’être artiste, femme et mère sans rien sacrifier à aucune de ses facettes qui la constituent. Elle s’interroge sur sa capacité ou pas à ne pas léguer à sa fille le racisme intériorisé de sa mère Connie avec laquelle elle entretient des relations tendues ; la dureté de Betty Jean, sa grand-mère dont Connie a tant souffert et qu’elle a reproduit sur sa propre fille alors qu’elle voulait plus que tout ne jamais devenir comme sa mère.

« On m’a élevée dans l’idée que chacun d’entre nous est la somme des prières de ses grands-mères. Jamais on ne nous a laissés penser que nous étions, individuellement, assez puissants pour nous tenir debout sans la volonté de ceux qui nous avaient précédés. »

Sasha Bonét a choisi de retracer son histoire familiale par le prisme du féminin. Les portraits que l’autrice dessine des femmes de sa famille sont d’une grande finesse, qu’il s’agisse de ses aïeules affranchies travaillant dans les plantations de Louisiane, de sa grand-mère, de sa mère, de ses tantes et cousines.Ils sont d’autant plus poignants que l’autrice porte sur chacune un regard à la fois tendre et acéré. Sans concession, elle explore les tourments familiaux jusque dans leurs moindres recoins.

Son éloquence est particulièrement puissante lorsqu’elle raconte sa grand-mère, Betty Jean née en 1933, petite-fille d’esclaves de Louisiane. Sous ses mots, celle qui fut son ancre et sa boussole devient un formidable personnage. Malgré ses douze enfants de pères différents, Betty Jean se forge sa propre définition de la liberté , n’appartenant qu’à elle-même et certainement pas à un homme qui serait la base sur laquelle on construit un foyer. Sa maison du 5010 Chennault Road à Houston sur laquelle elle régnait était de ces lieux qui aident à se tenir plus droites en chemin.

« Y a-t-il plus grande oppression physique qu’apprendre à imiter les normes culturelles d’un peuple qui vous voit comme moins qu’humaine, puis rentrer chez soi pour se haïr et haïr votre mère de ne pas s’aligner sur ces idéaux imposés ? Se sentir si désespérément loin du centre, sans comprendre que le centre, c’est vous ?»

Puis il y a sa mère, Connie, une des sept filles de Betty Jean, née en 1956, cramponnée à sa colère contre sa mère et son choix de continuer à mettre au monde des enfants dans une extrême pauvreté, hantée par la honte d’être pauvre, la honte d’être la seule collégienne noire dans un lycée blanc où elle découvre sa négritude et apprend à haïr sa peau, ses cheveux, son nez.

« Quand je dis eau, je parle de force vitale. Je parle d’héritage ancestral. L’eau de la matrice. Tout ça, ta Mama a voulu te l’épargner, mais tu l’as reçu quand même. Je parle de lignée, de sang. Tout ce qu’elle n’ose pas dire, et que tu fais bien de ne pas demander, tu le tiens de cette eau. Une eau si pure qu’elle ne ment pas. Cette eau a bien failli lui briser le dos, mais elle crèverait plutôt que de se laisser prendre son bien. Cette eau, c’est tout ce qu’elle a à elle, et elle te la donnera toute, sans même t’accabler en te racontant comment elle a fait pour traverser la vallée. Personne ne peut imaginer ce qu’elle a vu, ce qu’elle a éprouvé, sur quoi elle a marché, ce qu’elle a enjambé pour arriver jusque là. Les pieds enflés à éclater. »

Sasha Bonét ne se contente pas de composer une galerie de portraits de femmes fortes mais blessées par la pauvreté, la violence, le racisme ou la misogynie. Elle structure son récit autour de la métaphore filée de l’eau, omniprésente. Celle-ci rappelle sans cesse d’où viennent ces femmes et donne au livre une ampleur qui dépasse l’histoire familiale pour embrasser celle des États-Unis.

Selon elle, si on ne comprend pas l’histoire des femmes afro-américaines et l’évolution de leur condition, on ne comprend pas l’histoire américaine. La thèse est puissante et illustrée avec une intelligence de tous les instants. Ainsi elle s’intéresse à d’autres femmes noires que celles de sa famille, des « affluents », réseaux de petits cours d’eau qui se rejoignent pour augmenter le débit et la force d’un fleuve lorsqu’il se rapproche de son point final : Ona Judge, fille de la domestique esclave des Washington, qui s’évada en 1796 et vécut en fugitive jusqu’à sa mort ; Betty Davis, chanteuse électrique qui osa afficher une sexualité décomplexée ; ou encore Iberia Hampton, mère de Fred, militant Black Panther assassiné par le FBI en 1969.

On referme les pages de ce puissant récit sur la maternité, la transmission et la liberté avec le sentiment que chaque génération peut infléchir le cours du fleuve. C’est tout l’espoir qui irrigue le livre de Sasha Bonét : offrir à sa fille un chemin plus libre, malgré « le poids d’une nation sur les hanches ». Un texte marquant, d’une grande intelligence, qui continue longtemps de résonner après sa lecture.

Marie-Laure Kirzy

Les porteuses d’eau (The Waterbearers)
Récit de Sasha Bonét
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Valérie Le Plouhinec
Editeur : Les Léonides
400 pages – 22,90€
Date de parution : 26 août 2026

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